Jeudi 22 Novembre 2007
Le poids du monde
Par jardinbaroque, Jeudi 22 Novembre 2007 à 14:18 GMT+2 dans Les pas perdus

Hans MEMLING (c.1440-1494),
Triptyque de Saint Christophe, dit Triptyque Moreel (c.1484) :
détail du panneau central [panneau entier en fin de billet].
Huile sur bois de chêne, Bruges, Groeningemuseum.
« Christophe, avant son baptême, se nommait Réprouvé [...] ; il avait une taille gigantesque, un aspect terrible. [...] Il rencontra un ermite qui lui prêcha Jésus Christ et qui l'instruisit soigneusement de la foi. [...] L'ermite lui dit : " Connais-tu tel fleuve ou bien des passants sont en péril de perdre la vie ? " " Oui ", dit Christophe. L'ermite reprit : " Comme tu as une haute stature et que tu es fort robuste, si tu restais auprès de ce fleuve, et si tu passais tous ceux qui surviennent, tu ferais quelque chose de très agréable au roi Jésus Christ que tu désires servir, et j'espère qu'il se manifesterait à toi en ce lieu. " Christophe lui dit : " Oui, je puis bien remplir cet office, et je promets que je m'en acquitterai pour lui. " Il alla donc au fleuve dont il était question, et s'y construisit un petit logement. Il portait au lieu de bâton une perche avec laquelle il se maintenait dans l'eau ; et il passait tous les voyageurs. Bien des jours s'étaient écoulés, quand, une fois qu'il se reposait dans sa petite maison, il entendit la voix d'un petit enfant qui l'appelait en disant : " Christophe, viens dehors et passe-moi. " Christophe se leva de suite, mais ne trouva personne. [...] Une troisième fois, il fut appelé comme auparavant, sortit et trouva sur la rive du fleuve un enfant qui le pria instamment de le passer. Christophe leva donc l'enfant sur ses épaules, prit son bâton et entra dans le fleuve pour le traverser. Et voici que l'eau du fleuve se gonflait peu à peu, l'enfant lui pesait comme une masse de plomb ; il avançait, et l'eau gonflait toujours, l'enfant écrasait de plus en plus les épaules de Christophe d'un poids intolérable, de sorte que celui-ci se trouvait dans de grandes angoisses et craignait de périr. [...] Quand il eut franchi la rivière, il déposa l'enfant sur la rive et lui dit : " Enfant, tu m'as exposé à un grand danger, et tu m'as tant pesé que si j'avais eu le monde entier sur moi, je ne sais si j'aurais eu plus lourd à porter. " L'enfant lui répondit : " Ne t'en étonne pas, Christophe, tu n'as pas eu seulement tout le monde sur toi, mais tu as porté sur les épaules celui qui a créé le monde : car je suis le Christ ton roi, auquel tu as en cela rendu service ; et pour te prouver que je dis la vérité, quand tu seras repassé, enfonce ton bâton en terre vis-à-vis ta petite maison, et le matin tu verras qu'il a fleuri et porté des fruits. " »
Jacques de VORAGINE (c.1225-1298), La légende dorée (avant 1264), « Saint Christophe » (traduction de J.-B. M. Roze, 1967).
Pardonnez-moi cette citation un
peu longue de La légende dorée ;
je la crois nécessaire pour remettre l'œuvre en perspective et, en outre, comme
souvent chez Jacques de Voragine, le texte, en dépit de ses répétitions, est
beau dans sa simplicité.
Hans Memling (c.1440-1494), peint
ce triptyque autour de 1484 pour un puissant homme politique de Bruges, Willem
Moreel, et sa femme, Barbara van Vlaenderbuch. Notons au passage que la
représentation d'un saint debout comme image principale d'un triptyque est, à
cette époque, inhabituelle dans la peinture flamande, ce qui n'est pas le cas dans
celle des contrées rhénanes dont Memling, né à Seligenstadt (près de Mayence),
est originaire.
De rouge et de bleu vêtu, ce qui
peut se lire comme l'appartenance à la fois à la terre (le rouge) et au ciel
(le bleu), Christophe est doublement au centre de la composition : flanquée
de deux saints immobiles vêtus de sombre, encadrée par deux éperons rocheux, sa
stature de géant se découpe sur les flots dont il a, par sa foi, vaincu les
remous. Notons également que la disposition des trois saints sur le panneau
central forme une sorte de triptyque dans le triptyque, cette construction
étant répétée par le décor, qui présente l'étendue aqueuse entourée par les
deux rochers.
La tourmente des éléments que
décrit l'hagiographe s'est apaisée ; seuls les nuages gris qui mettent en
valeur l'auréole et le visage du Christ enfant matérialisent encore ses traces.
Christophe s'apprête à sortir de l'eau. Sur son visage se lit encore l'effort
qu'il a dû fournir pour parvenir de l'autre côté du fleuve, mais aussi la surprise,
mêlée d'une ombre d'incrédulité, à la vue de sa perche que commencent à couronner
des branches verdoyantes, rustique sceptre symbolisant la naissance à une vie
nouvelle. L'enfant auréolé se maintient d'une main au bandeau blanc qui ceint
la chevelure du passeur comme une couronne de pureté, et de l'autre le bénit.
L'eau a lavé Réprouvé de son ancienne vie. C'est dans cette traversée qu'est son véritable baptême, un passage périlleux où il a failli doublement échouer, en perdant et sa propre vie et celle de l'enfant dont il s'est chargé, mais dont il sort grandi, transfiguré. Christophe. Avez-vous noté comme le peintre a gommé l' « aspect terrible » dont parle Voragine ? En donnant au futur saint un visage individualisé, il souligne combien l'histoire qu'il nous montre, dépassant l'anecdote hagiographique, peut se lire comme une métaphore de l'âme potentiellement en perdition dans le flot de l'existence que la foi seule aide à surnager, et concerne donc tout un chacun. Là où d'autres artistes, comme son maître Rogier van der Weyden, auraient sans doute usé de plus d' « expressionnisme », pour employer un terme anachronique, Memling, lui, suggère, de façon intériorisée et sereine, une calme confiance en la bonté foncière de l'homme, voire en sa rédemption.
Que l'on soit croyant ou non, l'histoire de Christophe et l'interprétation picturale qu'en donne Hans Memling peuvent encore nous parler. Être un passeur - culturel, moral, affectif... -, c'est prendre des risques ; il ne suffit pas d'avoir les épaules solides pour mener sa tâche à bien. Il faut avoir au fond de soi une foi inébranlable pour transporter l'autre sur la rive que l'on s'est engagé, en le prenant en charge, à lui permettre d'atteindre. Et du courage aussi, pour retraverser le fleuve à vide, reprendre chaque nouveau voyageur qui demandera passage, et refaire inlassablement le même chemin dans un constant oubli de soi.
J'ai choisi, pour accompagner ce tableau et ces quelques lignes, une cantate de Dietrich Buxtehude (c.1637-1707), dont cette année 2007 marque (timidement, hélas) le tricentenaire de la mort : Fürwahr, er trug unsere Krankheit (En vérité, il porta notre faiblesse). La musique ne parle évidemment pas de Christophe, mais du Christ, et elle n'est pas contemporaine du retable Moreel ; mais c'est elle qui s'est imposée à moi lorsque je réfléchissais à ce billet. L'ensemble de solistes Cantus Cölln est dirigé du luth par Konrad Junghänel.
Fürwahr, er trug unsere Krankheit, BuxWV 31, cantate pour deux sopranos, alto, ténor, basse, deux violons, deux violes de gambe, violoncelle et basse continue.
Cantates sacrées. 1 CD Harmonia
Mundi HMC 901629.

Vous pouvez obtenir une vue de plus grande taille du panneau en
cliquant sur l'image ci-dessus.




