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Si mineur ?

 « Doté d'une puissance inventive curieusement ténue, rarement chaleureux et tout à fait incapable d'humour et de passion, mais complètement pourvu de toutes les vertus musicales qui peuvent être acquises à travers un labeur régulier, il semblait conçu expressément pour être le héros d'une médiocrité respectable. »

Edward Dannreuther (pianiste et théoricien, 1844-1905)


NB : la longueur du morceau m'a contraint à employer un taux de compression plus élevé qu'à l'accoutumée. Je vous prie de bien vouloir excuser l'inconfort d'écoute qui pourrait en résulter.


Edward Francis BURNEY (1760-1848),
Amateurs of Tye-Wig music
, c.1820
(Les amateurs de musique emperruquée).
Huile sur toile, Londres, Tate Gallery.

Et avec ceci, qu'est-ce que je vous sers ? On pourrait ajouter cette autre gentillesse :

« Il est intéressant de tourner ses pages poussiéreuses de temps à autre. Elles illustrent un esprit inventif, conversant, sophistiqué, poseur et parfois creux qui concevait ses compositions sur une échelle prétentieuse. »
Albert Lockwood, Notes on the Literature of the Piano, 1940.

Qui est donc cet homme qui a si bien mérité de la postérité qu'il est parvenu à faire ainsi l'unanimité contre lui ? Je vous donne un indice. Il a été l'élève de Mozart, Salieri, Clementi et Haydn. Rien que ça, mais ça n'évoque rien à votre esprit. Une autre piste ? Parmi les compositeurs qui l'admiraient et sur lesquels son œuvre a eu une influence décelable, citons Mendelssohn, Schumann, Liszt et Chopin. Jolie brochette, non ? Mais je suis presque certain que vous peinez à mettre un nom sur ce fantôme. Je ne fais pas durer le suspense plus longtemps. L'homme se nomme Johann Nepomuk Hummel (1778-1837), enfant prodige et compositeur à succès. Je ne m'étends volontairement pas sur sa biographie, qui prendra place dans un billet plus détaillé que je réserve pour plus tard, lorsque j'aurai rassemblé suffisamment de matériel pour pouvoir replacer plus justement le personnage et sa musique dans une perspective historique. Pour aujourd'hui, c'est en tant que symbole d'une certaine façon de concevoir l'histoire de la musique qu'il m'intéresse.

La cause est entendue, Hummel est donc un compositeur aimablement superficiel, un enfant gâté par la vie dont la production se ressent de l'outrecuidante facilité de ceux qui n'ont pas eu à lutter bien fort pour se faire une place au soleil et répète inlassablement les mêmes vieux schémas usés jusqu'à la corde. Les mêmes reproches ont été faits à Clementi et Mendelssohn, trop abondants et couronnés de succès pour être honnêtes. Une certaine musicologie, issue d'une époque où l'on se souciait surtout de trouver des héros, et dont nombre de publications sont, aujourd'hui encore, quelque effort qu'elles puissent faire pour le masquer, les héritières, est passée par là, laminoir en mains.
Oui, Hummel a écrit de la musique salonnarde, aussi agréable que vite oubliée, à l'instar des Danses allemandes de Mozart, de certaines Variations pour clavier de Beethoven ou Valses de Chopin ; il est, comme vous le voyez, en belle compagnie. Mais, au même titre que tous les « grands » noms que je viens de citer, il est un de ces maillons indispensables à connaître pour comprendre comment on s'achemine d'un style à un autre, en l'occurrence du classicisme au romantisme. À ceux qui écoutent avec plaisir telle ou telle œuvre de Chopin (j'en fais partie), je demande ceci : pouvez-vous m'expliquer comment on passe de Mozart, Haydn et Beethoven à Chopin sans avoir jamais entendu une note de Field ou de Hummel ? Autant prétendre entendre Schütz sans rien connaître de Gabrieli. Bien sûr, on peut en demeurer à une attitude consistant à se pâmer en feulant « j'adooooore Chopin » (ou Vivaldi, Brahms, Ravel, la liste n'est pas exhaustive) et se draper dans un habit faussement modeste d'amateur éclairé. C'est une attitude fort répandue dans les milieux mélomanes à smokings et fourrures de rigueur, d'où, finalement, l'intérêt pour la musique, reléguée au rang d'une monstrance d'un certain rang social, est singulièrement absent. Que c'est agréable, toutes ces petites notes qui se succèdent, ces dissonances qui procurent un léger frisson lorsqu'on parvient, bien entendu, à les percevoir. C'est si charmant. Une attitude plus juste ne pourrait-elle pas être, sans que rien ne soit retiré au plaisir de l'écoute, de tenter de percevoir comment, à un moment donné du temps, une musique bien particulière a pu naître et pas une autre ? Cette position pourrait être garante, à tout le moins, d'une approche plus respectueuse de la spécificité de chaque artiste et de sa contribution à l'histoire des arts.

Hummel a composé le Concerto pour piano en si mineur, opus 89, en 1819. Si vous êtes attentifs, vous entendrez dans son premier mouvement, outre la formidable virtuosité, qui n'exclut nullement une tendresse rêveuse, de la partie soliste, tout un héritage en devinant tout un futur : Mozart et Beethoven, Chopin et Liszt. Et puis un roulement de timbales à découvert pour commencer qui est peut-être un hommage à la Symphonie Hob. I : 103 de Haydn, et qui va servir de motif unificateur à tout le mouvement. Notez aussi que si Hummel n'a composé, à ma connaissance, aucune symphonie, le soin qu'il met dans la conception des parties orchestrales est réel. On sent bien qu'ici rien n'est laissé au hasard, qu'il s'agisse de l'agogique du discours ou de la palette de couleurs employée. Durant les presque quatre minutes qui précèdent l'arrivée du piano, les émotions se succèdent, inquiétude, révolte, espoir, exaltation, retour à une mélancolie diffuse, sans un temps mort ; et comme notre compositeur a bien fait les choses, le reste de l'œuvre sera à l'avenant. Je conseille aux curieux d'écouter le Larghetto qui suit, avec sa fabuleuse utilisation des cors. Alors, selon vous, Hummel mérite-t-il autre chose qu'oubli et mépris ?

Johann Nepomuk HUMMEL (1778-1837), Concerto pour piano et orchestre en si mineur, opus 89 :
1er mouvement : Allegro moderato.

Stephen HOUGH, piano.
English Chamber Orchestra.
Bryden THOMSON, direction.

Concerto pour piano en la mineur, opus 85, Concerto pour piano en si mineur, opus 89. 1 CD Chandos CHAN 8507.

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