jardinbaroque

Ne varietur


 

C'est une fin d'après-midi dominicale comme il en est tant d'autres, tiède et bercée par le vent. Le vallon aux formes douces s'étend paresseusement, enclave de couleurs et de silence au pied d'escarpements tourmentés en habits de futaie. Loin de la fièvre d'un monde agité par des passions contraires, s'égarer ici en prenant tout le temps nécessaire pour observer et respirer est plus qu'une parenthèse : une aubaine. Tombent les oripeaux des discours flattant souvent les désirs les moins reluisants d'un peuple guetté par la somnolence de tout esprit critique, disparaissent les pièges faciles des images outrageusement fabriquées dans le seul but de plaire; en ces lieux ne règnent que ciel, végétaux, eaux et pierres.

En haut du mont à la chevelure irradiée de soleil, les cloches sonnent l'angélus que le vent répand à l'entour sur les champs et les forêts. Tantôt caresses, tantôt soufflets, les bourrasques font ployer les herbes hirsutes et indisciplinées qui bordent le chemin irrégulièrement pierreux tandis que s'égrènent ces tintements où passe un imperceptible frisson d'éternité. Combien d'hommes avant nous, ombres maintenant quasi imperceptibles, ont entendu cet appel des fidèles ?

S'asseoir sur le talus brodé de fleurs, faire silence pour ne pas troubler ces contrepoints de chants d'oiseaux et d'échos d'airain, lever les yeux afin de les emplir des miroitements infinis des rayons jouant sur la verdure dorée des feuilles, assister à la transmutation des plus humbles graminées en objets précieux, habillées d'argents mobiles et de transparences cristallines par l'alchimie de la lumière. Subitement, le spectateur cesse d'exister. Il ne regarde plus les éléments du paysage. Ses limites se sont défaites; il est le paysage et chacune de ses parties.

En bas, dans les vallées et les villes, les foules s'agitent et préparent le sacre du héros d'un soir. Quelle importance a cette effervescence face à l'éternité des éléments ? Quelle est la valeur du stuc des palais dorés du pouvoir comparée à la beauté fugitive de la plus simple fleur ? Quel est le poids de ces torrents de paroles ornées de promesses fallacieuses et de viles flatteries rapporté au silence dont l'éternité s'enroule comme une écharpe infinie autour de la chapelle silencieuse, nichée, solitaire, au pied des escarpements aigus ?

Cinq ans en Sarkozie ne changeront rien. Là-haut, dans son nid d'aigle, Herralde continue éternellement de rêver son Jardin des délices; ailleurs, Vermeer transfigure pour toujours la banalité du quotidien en y ouvrant des horizons insoupçonnés, et le vieux Bach, au travers des notes qu'il inscrit d'un trait de plume assuré sur une portée, dialogue indéfiniment avec Dieu. Pour certains, pourtant, ce dimanche soir est un point de bascule. Le visage de la France n'est plus le même. Tout va changer. Que n'ouvrent-ils plutôt leur âme pour apercevoir, par-delà l'incessante et vaine discontinuité de l'ébullition des moments, l'indicible continuité de l'ample respiration du monde ?

6 mai 2007.

 

Benjamin BIOLAY, Les cerfs-volants, chanson extraite de l'album Rose Kennedy, écrite et composée par Benjamin Biolay. P&C 2002 Virgin (724381225127).

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