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Jeunesses




Heureuse initiative de l'orchestre symphonique Région Centre - Tours que de proposer un concert classique gratuit à l'occasion de la Fête de la Musique. L'absence quasi totale de relais de la part de la presse locale, La Nouvelle République se bornant hier à signaler cette manifestation et n'en offrant aujourd'hui absolument aucun écho, préférant visiblement vanter des formes de musique jugées plus « jeunes » ou plus « vendeuses », n'a pas empêché la venue d'un public nombreux qui, dès 20 heures, gravissait avec empressement les marches du Grand Théâtre de Tours, vénérable bâtiment reconstruit en 1883, après un incendie, et dont les peintures mériteraient restauration.

Le programme, consensuel sans être ronronnant, offrait, en guise d'entrée en matière de circonstance la Pastorale d'été (créée en 1921) d'Arthur Honegger (1892-1955), œuvre regorgeant d'images lumineuses, paisible et limpide comme « l'aube d'été » du vers de Rimbaud choisi comme épigraphe par le compositeur. La quarantaine de musiciens, dans l'ensemble plutôt jeunes, dirigée avec beaucoup de finesse par Claude Schnitzler, fait merveille dans cette œuvre que l'on pourrait, en frisant le contresens, qualifier d'impressionniste. La palette de couleurs, à la fois chaudes et légères, déployée par l'ensemble rend remarquablement justice à une partition dont la simplicité et l'équilibre, à l'instar de la Suite pastorale (1897) d'Emmanuel Chabrier, pâtiraient incontestablement du moindre excès de lourdeur.
La seconde pièce proposée était le Concerto pour violon et orchestre en ré mineur, opus 47 de Jean Sibelius (1865-1957), dans sa version révisée de 1905 ; la partie soliste était assurée par le jeune violoniste serbe Nemanja Radulovic (né en 1985), formé, entre autres, au CNSM de Paris dans la classe de Patrice Fontanarosa, et lauréat de nombreux prix internationaux. Ce concerto appartient encore à la période « romantique » du compositeur finlandais, mais présente également certaines des audaces harmoniques et des particularités de langage et d'atmosphère qui feront tout le prix du Sibelius de la maturité. On est ici entre deux mondes, dans une phase de transition et de maturation, sous-tendue par un climat sombre, voire orageux. Il y a plusieurs écueils à éviter dans l'interprétation de ce concerto : le sentimentalisme, le folklore, mais aussi l'anticipation du climat raréfié qui marquera les œuvres d'après 1906, et notamment les remarquables Symphonies 3 et 4, ou le Quatuor en ré mineur. Toute la difficulté consiste, pour les interprètes, à trouver le juste équilibre entre l'âpreté méditative, par instants presque prostrée, du premier mouvement et l'effusion pudique du deuxième mouvement, l'Allegro, ma non tanto final, très rythmique, demeurant le seul mouvement faisant réellement appel aux capacités virtuoses du soliste. Disons-le tout de suite, en dépit de la brillante technique de Nemanja Radulovic, son interprétation du Concerto est loin d'être inoubliable. Il lui manque, en effet, une qualité essentielle : la sobriété. Son jeu, brillant, voire exhibitionniste, est envahi par un vibrato systématique qui se révèle vite assez fatiguant. On est ici au royaume de Narcisse : le soliste occupe, voire déborde, toute la scène, aucun effet n'est épargné pour que l'attention du spectateur se fixe en permanence sur lui. Si le début du premier mouvement pouvait impressionner, on est rapidement dubitatif, puis agacé par ce discours qui cherche sans jamais vraiment trouver et finit par tanguer dangereusement, impression confirmée par un Adagio di molto (2e mouvement) qu'une approche trop sentimentale entraîne vers un prosaïsme désolant. Seul le 3e mouvement, expressivement moins exigeant, passe, avec un peu d'indulgence, la rampe. Même l'orchestre, au demeurant fort au point, semble avoir été gagné par la perplexité face à ce déferlement incessant d'effets de manche d'un soliste dont seule la jeunesse peut excuser les foucades et la volonté de briller à tout prix. La baguette attentive de Claude Schnitzler a, semble-t-il, parfois peiné à maintenir la cohésion d'un ensemble guetté par le morcellement et le flottement, et si les vivats qui ont suivi le dernier accord ont salué la performance d'un violoniste flamboyant, mais ici hors de propos, l'esprit de Sibelius, lui, aura été singulièrement absent d'une interprétation qui a trop souvent frôlé le contresens.
Dernière œuvre au programme, la Symphonie n°2 en ré majeur (opus 36, 1803) de Ludwig van Beethoven (1770-1827) a été, en revanche, un très beau moment. Si l'on excepte un léger manque de tension dans le Larghetto, l'orchestre a su déployer de fort belles couleurs, et une envie de rendre justice à cette œuvre nettement marquée par l'esprit de Haydn, mais ouvrant des perspectives neuves, qui ne peut que susciter l'adhésion. La cohérence de la direction de Claude Schnitzler, vive, alerte, mais d'une remarquable précision, la réactivité des instrumentistes, soucieux de donner chair au discours sans jamais l'empeser ont fait mouche, et on permis de mesurer, également, l'apport des travaux menés par les ensembles « historiquement informés » dans l'interprétation de ce répertoire. Même sur instruments modernes, il est possible d'obtenir un rendu d'une grande transparence, alliant vigueur et saveur, par un minutieux dosage du vibrato, présent sans être envahissant, et par un souci permanent du rebond rythmique, plutôt que de privilégier ce son si lisse et rond qu'il en devient vite pâteux. C'est ce qu'ont compris et assimilé le chef et ses jeunes interprètes, et leur belle réussite a été dûment saluée par un public enthousiaste.

En bis, un court extrait de la musique de scène de Rosamunde (1823) de Franz Schubert (1797-1828) et, ultime petite douceur, viennoise aussi il va de soi, l'inusable Pizzicato Polka (1869) de Johann (1825-1899) et Josef (1827-1870) Strauss, ont permis de clore cette belle soirée sur une note festive et pleine d'humour.

Il reste à souhaiter, pour finir, qu'une telle initiative puisse être poursuivie dans les années qui viennent, et qu'elle aura permis aux plus jeunes, présents en nombre dans le public, de s'ouvrir à de nouveaux horizons musicaux. Espérons également, mais sans se bercer d'illusions, qu'elle sera plus amplement encouragée par les média locaux ; la jeunesse n'est pas forcément que dans les rues, et il y avait plus de fraîcheur, en ce 21 juin, sur la scène du Grand Théâtre que dans le discours finalement déjà institutionnalisé de bien des rappeurs ahanant une révolte formatée sur les trottoirs de la ville.

 
Illustration musicale :

Ludwig van BEETHOVEN : Symphonie n°2 en ré majeur, opus 36.
3e mouvement : Scherzo : Allegro.

Orchestre Révolutionnaire et Romantique - John Eliot GARDINER, direction.

Extrait de :
Les Symphonies (intégrale). 5 CD Archiv Produktion 439 900-2.

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