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L'édit d'hypocrisie


On ne vous l'a sans doute pas assez seriné, messieurs les téléchargeurs invétérés, vous êtes responsables de l'effondrement du marché du disque. C'est à cause de vos exactions que, demain, d'immenses artistes ne pourront plus enregistrer de nouvel album, par votre faute que, selon les propos du président de la République, rapportés par le journal Le Monde, « nous sommes proches d'un trou noir proche d'assécher la création [...] [et que] la ruine progressive de l'économie musicale est proche ». J'ose espérer que Christine Albanel, ministre de la Culture et agrégée de Lettres, n'est pour rien dans cette déclaration, chef d'œuvre absolu de rhétorique contemporaine, mais là n'est pas la question : comme le répète le président, on vous fait reproche de l'avenir moche qui s'approche.
 
Le 23 novembre 2007 a donc été signé, en présence de Nicolas Sarkozy et de quelques-uns de ses ministres, un accord interprofessionnel visant à endiguer le piratage de films et de musique sur Internet. Fruit d'une mission confiée à Denis Olivennes le 4 septembre 2007, ce texte a reçu l'adoubement non seulement des plus hautes autorités de l'État, mais aussi d'un certain nombre d'artistes ; tout ce petit monde était réuni vendredi dernier à l'Élysée pour la photo de famille des chevaliers blancs en charge du sauvetage de la vie culturelle future de notre beau pays.

Il est un peu fort, mais très révélateur, que l'on ait confié la conduite de ce dossier à Denis Olivennes, PDG de la FNAC, qui est l'organisme qui œuvre depuis des années avec une remarquable constance pour la disparition du disque, en particulier classique, auquel je limiterai volontairement les quelques lignes ci-dessous. Il est, en effet, un peu facile d'accuser aujourd'hui le téléchargement illégal de tuer l'industrie du disque lorsque l'on a soi-même, en pratiquant des tarifs absolument prohibitifs, en réduisant d'environ 50% les références disponibles en magasin (sauf, d'aventure, dans ceux d'une poignée de très grandes villes, et encore), en supprimant la plupart des points d'écoute pour les remplacer par des automates, qui, outre qu'ils ne permettent d'entendre qu'environ deux minutes de chaque plage d'un CD, ont un référencement plus que défaillant, tout fait pour dégoûter le consommateur d'acheter des disques. Et maintenant, ce sont des fossoyeurs de ce type qui viendraient faire la morale à ceux qui, par exemple, téléchargent gratuitement pour se faire une idée d'un disque qu'ils ne peuvent ni écouter ni acheter en magasin, parce qu'impossible à écouter ou vendu à 25 euros ? Soyez honnêtes, messieurs. Dites plutôt que les sites de téléchargement légal sur lesquels vous comptez pour vous engraisser ne rencontrent, pour l'heure et du fait de leur médiocrité, pas le succès escompté, qu'étant donné que vous avez tout fait pour faire mourir le disque vous ne savez plus, pour l'heure, à quel support vous vouer, et que, bien évidemment, attendu qu'il faut bien que vous fassiez quelque profit, si possible substantiel, vous avez décidé de faire légiférer un gouvernement dont le moins que l'on puisse dire est que la culture n'est pas au centre de ses préoccupations, afin de rattraper au plus vite les subsides qui vous échappent. Télécharger illégalement, c'est du vol ? User de son monopole en vendant 25 euros un disque qui, ailleurs, en coûte 12, comment le qualifiez-vous ? Les ronds de cuir gouvernementaux et autorisés peuvent paonner et menacer d'attirer sur les prétendus pirates les foudres de je ne sais quelle autorité indépendante chargée de faire la police sur la Toile, il y a fort à parier que le téléchargement illégal perdurera, au grand dam de ceux qui, par leur attitude bassement mercantile, ont largement contribuer à l'asseoir. Voici encore une loi paillettes, un texte inutile qui rassure les braves gens en leur faisant croire que les méchants seront punis, un prétexte pour faire mousser médiatiquement des obligés du pouvoir et quelques chanteurs sur le retour. Harpagon a volé le masque de Tartuffe.

Ne comptez cependant pas sur moi pour faire ici l'apologie du téléchargement, légal ou non. Je ne pratique ni l'une ni l'autre forme et ne compte pas m'y mettre, sauf si, demain, la dématérialisation supprimait définitivement tout support. Les artistes et les labels, surtout indépendants, ont besoin de l'argent que leur rapporte la vente des disques pour survivre et continuer un travail aussi essentiel que souvent remarquable. On peut s'extasier autant que l'on veut sur les prodiges des soi-disant mirifiques nouvelles technologies, un fichier téléchargé ne remplacera jamais un objet assorti d'un visuel qui place la musique en perspective et d'un livret dont les notes constituent, quand elles sont bien réalisées, un véritable moyen d'approfondissement culturel. C'est pourquoi tous les extraits musicaux que vous entendez sur ce blog proviennent de disques que j'ai acquis depuis maintenant bientôt vingt ans. Vous avez deviné, je pense, que ce n'est plus, depuis longtemps, à la FNAC et comprenez sans doute mieux, maintenant, pourquoi.


Accompagnement musical
 :

Anthoine BOESSET (1587-1643),
Ballet des voleurs (1624) :
Prologue « Bien que je vole toutes choses » (le Temps)
& Chœur « Aux voleurs, au secours accourrez tous ».

Le Poème Harmonique - Vincent DUMESTRE, guitare baroque, théorbe & direction.

Extrait de :

Je meurs sans mourir. 1 CD Alpha 057.

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