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Enfin

Je dédie ce billet à la mémoire de Chantal Sébire (27 janvier 1956-19 mars 2008).



Charles DESAINS (1789-c.1843),
Femme asphyxiée
, 1822.
Huile sur toile, Lille, Palais des Beaux Arts.


Madame,

Lorsqu'il y a quelques semaines, votre visage déformé par la maladie qui vous rongeait est apparu sur l'écran des téléviseurs, précédé du conseil d'un présentateur de journal aux dents éclatantes de blancheur invitant à écarter les âmes sensibles du terrible spectacle des souffrances qui constituent pourtant, au même titre que les joies les plus sautillantes, la trame de ce que nous nommons « vie », comme beaucoup, je crois, j'ai été saisi. Pas d'effroi, ni de dégoût, mais de pitié, si l'on veut bien enlever à ce mot tout ce qu'il peut avoir de mièvrement sulpicien, puis d'admiration pour votre lucidité et le courage que vous avez eu de montrer une face disgraciée à un monde qui a fait du lisse le parangon de l'acceptable.

J'ai suivi, au fil des dépêches de presse, les demandes que vous avez faites pour être libérée de la douleur qui tenaillait votre chair et votre âme, pour avoir, simplement, le droit de mourir. Vous êtes allée jusqu'à frapper aux portes des palais dorés d'une république vautrée dans le luxe le plus vulgairement tapageur, sans grand espoir d'être entendue. Vous n'avez pas été déçue. Chez nous, madame, on ne choisit pas de mourir. On ne meurt que si la nature en a décidé ainsi, même si on souffre le martyre. N'auriez-vous plus été qu'un tas de chairs sanguinolentes encore animé d'un souffle infime, on vous aurait prié d'attendre une incertaine délivrance et de cesser d'importuner les grands entre deux toasts dont votre vue empêche, qui plus est, la bonne digestion.

J'ai été plus naïf que vous, Madame, je l'avoue. J'espérais, de la part du pouvoir, un sursaut de compréhension, et, pour tout dire, d'humanité. Je rêvais secrètement que, telle Proserpine fléchissant les rigueurs de l'inflexible Pluton, l'italienne au doux visage plaiderait votre cause  auprès de son époux. Mais rien. Par un singulier retournement, les Enfers se sont transportés en l'Élysée, et l'on s'y soucie plus de tenter d'y rétablir un semblant de respectabilité, d'aventure écornée par une fumeuse histoire de SMS qui n'émeut guère que les journalistes en mal de scoops et un microcosme boursouflé de parisianisme autosatisfait. La belle transalpine a préféré prendre la plume pour défendre, assez médiocrement, un mari qui a rigoureusement tout mis en œuvre pour que s'abattent sur lui les tourmentes médiatiques, et qui ose maintenant s'en plaindre ; laissons donc une plume si vaine être emportée par le vent du ridicule. La première dame de l'humanitaire ne sera pas celle de la simple humanité.

Ce matin, Madame, j'ai appris que vous étiez morte hier soir. Je ne me réjouis jamais d'une mort, mais je vous assure que j'en aurais presque dansé dans les frimas de l'aube naissante. Au moment où j'écris ces lignes, on ne sait pas si votre corps s'est décidé de lui-même à abandonner la partie ou s'il a été aidé par vous-même ou l'un de vos proches. Au fond, peu importe. Je veux penser, pour ma part, que votre cœur s'est simplement arrêté de battre, que vous n'avez pas eu à affronter un suicide que votre amour de la vie réprouvait. Si tel était néanmoins le cas, j'espère que ceux dont la seule réponse à votre souffrance a été une tergiversation qui vous a conduit au désespoir ne s'endormiront pas ce soir la conscience tranquille.

Dormez bien, Madame. Votre combat et votre histoire vous survivent. Ils ont ému tout un pays, montré l'aveuglement et la petitesse des « grands » qui le dirigent, ainsi que le peu de réalité de leur compassion. Vous qui, comme tout être humain, avez été seule au moment du grand saut, j'espère que là où vous êtes maintenant vous pouvez sentir l'affection réelle de tous les petits que nous sommes et qu'elle vous fait cortège vers le royaume où toute souffrance est définitivement abolie. N'en déplaise à certains qui n'ont de chrétiens que le nom, vous l'avez bien gagné, votre Paradis.


Musique :

Gabriel FAURÉ (1845-1924),
Messe de Requiem
, opus 48 (version 1893) :
In Paradisum
(chœur).

La Chapelle Royale. Les Petits Chanteurs de Saint-Louis.
Ensemble Musique Oblique.
Philippe HERREWEGHE, direction.

G. FAURÉ : Requiem, G. FAURÉ & A. MESSAGER : Messe des Pêcheurs de Villerville. 1 CD Harmonia Mundi HMC 901292.

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