Jeudi 21 Aout 2008
Vingt ans
Par jardinbaroque, Jeudi 21 Aout 2008 à 18:45 GMT+2 dans Le monde, de ma fenêtre
Aux dix soldats du 18 août 2008.
« O Time too swift ! Oh swiftness never ceasing !
[...] Beauty, strength, youth are flowers but fading seen. »George Peele (c.1558-1597)

Leonardo da VINCI (1452-1519),
Tête de guerrier, c. 1504-1505.
Craie rouge sur papier brun,
Budapest, Museum of Fine Arts.
Tu n'es pas seul aujourd'hui. Ton
nom va s'ajouter à la longue liste de ceux qui, comme toi à ton âge, ont fait
le grand saut. À quoi pense-t-on lorsque s'ouvre la porte et que
l'irrépressible aspiration de l'air vous attire au dehors ?
Vingt ans dans deux jours, la
route qui t'attend est bordée de promesses, et l'horizon si vaste que tu n'en
aperçois ni les contours, ni les couleurs. Ce que tu sais de la vie, c'est ton
corps entraîné qui te l'a enseigné, compagnon fidèle qui te porte au-delà de
toi-même dans l'épuisement des marches comme dans les fulgurances du plaisir. À
ton âge, on se sent invincible, on n'imagine guère ce qui se tient en
embuscade.

Tu pourrais être mon fils, c'est peut-être ce qui m'émeut et me pousse à écrire aujourd'hui ces lignes dérisoires quand il conviendrait mieux, sans doute, de faire silence. Mais, tu comprends, quand je vois les mines de circonstance de tous ceux à qui leur position octroie le droit de s'exprimer, le dégoût qui me submerge est tel que je ne peux me taire. J'espère qu'il existe vraiment l'Ange du Jugement qui tient en sa main la balance où sont pesées les consciences. Si tel est le cas, certains qui, hier encore, jouaient du muscle derrière leur pupitre en affirmant « j'assume » ou s'apitoyaient sur ceux dont, quelques jours auparavant, ils ignoraient un nom et un visage qu'ils auraient dû connaître, peuvent commencer à trembler.
On peut toujours rétorquer que tu savais à quoi tu t'exposais, que les termes du contrat étaient clairs. S'est on posé la question de savoir ce que peut vouloir dire risquer sa vie pour quelqu'un de ton âge ? Ce matin, le vent soufflait doucement et caressait la peau. Tu ne l'as pas senti, tu ne le sentiras plus. Les hommages officiels, le métal des médailles n'y changeront rien.
Je pense aux tiens, à ta mère dont la voix brisée a surgi hier du poste de radio et empli tout l'espace de la pièce où je me trouvais. Je pense à toi et à tes compagnons, aux montagnes arides, au sifflement des balles, au sang bu par l'arène.
Tu t'appelais Julien, tu n'avais
pas vingt ans.
Tu t'appelais Julien, mort en
Afghanistan.
Gerald FINZI (1901-1956),
Farewell to Arms (1926-28
pour la 2e partie, œuvre achevée durant la seconde guerre mondiale),
textes de Ralph Knevet (1600-1671, I) et George Peele (c.1558-1597, II) :
II. Aria.
James GILCHRIST, ténor.
Bournemouth Symphony Orchestra.
David HILL, direction.
Dies Natalis, Two Sonnets, Farewell to Arms,
Œuvres orchestrales. 1 CD Naxos 8.570417.




