Jeudi 28 Aout 2008
L'odieux du stade
Par jardinbaroque, Jeudi 28 Aout 2008 à 18:01 GMT+2 dans Le monde, de ma fenêtre
« Les sports sont un instrument de disciplinisation [sic]. Ils engendrent toutes sortes de bonnes qualités sociales d'hygiène, de propreté, d'ordre, de self-control. Ne vaut-il pas mieux que les indigènes soient en possession de pareilles qualités et ne seront-ils pas ainsi plus maniables qu'autrement ? Mais surtout, ils s'amuseront. »Pierre de Coubertin (1863-1937), « Les sports et la colonisation », in Revue olympique, janvier 1912, p. 8 et 9.

Michiel SWEERTS (c.1618-1664),
Les lutteurs, c.1648-1650.
Huile sur toile, Karlsruhe,
Staatliche Kunsthalle.
Au moment où j'achève ce billet, la cérémonie de clôture des jeux olympiques de Pékin sera sur le point de prendre fin. Je n'ai volontairement pas souhaité livrer ici, en dépit des démangeaisons de plume qui ont pu me saisir, mes réflexions au sujet de tout ce qui s'est déroulé autour de cette manifestation, qu'il s'agisse du parcours chahuté de la flamme ou des gesticulations politico-diplomatico-médiatiques auxquelles elle a conduit.

Il était, à mes yeux, absolument
évident, et ce dès le départ, que les athlètes français iraient en Chine et que
le président de la
République, étonnamment moins pourvu en testicules qu'Angela
Merkel, assisterait à la cérémonie
d'ouverture. Il ne saurait être question de mettre en péril les juteux contrats
conclus avec cette dictature alors que l'économie nationale souffre tant, et ce
ne sont pas les tibétains qui vont ennuyer le monde en prétendant le contraire.
D'ailleurs, comme le chantait Brassens en 1961, « les morts sont tous des
braves types ». Sans doute parce qu'ils ne la ramènent pas.
Je ne dirai rien ici de la
participation des sportifs français, parce que j'ai la conviction que ce serait
instruire un mauvais procès en mélangeant les genres. Il faut bien, après tout,
qu'eux aussi gagnent leur vie et s'exclure d'une compétition de ce niveau
reviendrait à se priver de revenus sans doute appréciables dans une carrière
finalement brève. Ils font leur boulot de professionnels du muscle auxquels on
ne demande pas de dissertations métaphysiques ; espérons qu'ils sont
suffisamment lucides pour réaliser dans quel contexte ils ont exercé leurs
talents.
Beaucoup plus révulsante est, en
revanche, la couverture médiatique faite autour de l'événement. Si vous êtes
parvenus à échapper aux vociférations des journalistes de tout poil durant les
jeux, vous aurez eu bien de la chance. Même s'il est bien évident que, là
encore, il y a des deniers à engranger, n'aurait-il pu y avoir, en signe de
solidarité avec le Tibet, une entente tacite entre les média afin de viser à
plus de sobriété ? Car, au final, on y a retrouvé les mêmes éructations,
le même vocabulaire guerrier et ridiculement théâtral, « combat »,
« gloire », « drame ». Ce n'est que du sport après tout. Le
juste poids de ces mots, ne serait-ce pas plutôt du côté de Lhassa qu'il
conviendrait de les chercher ?

Pour ce qui est du reste, personne, à mon avis, ne sort grandi de cette histoire. Le comité international olympique a brillamment redonné aux mots obstruction et simonie leur pleine portée, tout en faisant valoir le respect de l'esprit olympique. Ils ne croyaient pas si bien dire, se réfugiant derrière la grande ombre de l'ambigu baron de Coubertin qui écrivait que
« la théorie de l'égalité des droits pour toutes les races humaines conduit à une ligne politique contraire à tout progrès colonial. Sans naturellement s'abaisser à l'esclavage ou même à une forme adoucie du servage, la race supérieure a parfaitement raison de refuser à la race inférieure certains privilèges de la vie civilisée. » (Pierre de Coubertin, « France on the wrong track », in The american monthly review of Reviews, avril 1901, p. 449).
Quant au président français, médiatiquement surexposé, comme à son habitude, avant et pendant les jeux olympiques, mais, reconnaissons-le, dans une position pour le moins inconfortable, il aura appris à ses dépends qu'il n'impressionne guère en dehors de nos frontières, qu'il n'est pas aussi libre qu'il le croit de recevoir qui bon lui semble et que, tout bien pesé, de pauvres bouddhistes sont décidément beaucoup plus encombrants que de richissimes amis. Si le parachutage de sa femme auprès du Dalaï Lama n'aura convaincu personne, il y a, en revanche, fort à parier que le président saura tirer tout le profit souhaitable, en termes d'image, de la réception à l'Élysée de la France qui gagne et rapporte des médailles.
Monsieur le président, à votre avis, si l'on fait fondre 40 médailles, on obtient combien de balles ?
Accompagnement musical :
Gustav HOLST (1874-1934), The Planets, opus 32 (1914-1917) :
Mars, the Bringer of War. Allegro.
Philharmonia Orchestra.
John Eliot GARDINER, direction.
The Planets (+ Percy Grainger : The Warriors). 1 CD Deutsche
Grammophon 445 860-2.




