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Entre délit et délice, l'inédit

Remarquable article de François Taillandier dans le supplément littéraire du Figaro du 23 novembre 2006, consacré à l’opportunité de publier, après leur mort, les œuvres inédites, inachevées ou fragmentaires d’écrivains reconnus.

L’air du temps est à l’inédit. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer l’excitation qui s’empare du public, averti ou non, à l’annonce de ce type de trouvaille. Si la loi garantit le « droit moral » d’un auteur, en affirmant que lui seul peut décider de ce qui sera publié sous son nom, et qualifie ce droit d’imprescriptible, ne disparaissant pas, de ce fait, à la mort de l’intéressé, la pratique, hors-la-loi donc, est toute autre. Historiquement, en effet, les publications post-mortem ont toujours été nombreuses, et, sans elles, il est des pans entiers de la littérature qui nous seraient inconnus. Quelques exemples ? Les Pensées (très fragmentaires, publiées en 1670) de Pascal (mort en 1662), les Mémoires (publiées en 1829-1830) de Saint-Simon (mort en 1755), Bouvard et Pécuchet (inachevé, publié en 1881) de Flaubert (mort en 1880), Maurice (écrit en 1913-1914, publié en 1970) d’E.M. Forster (mort en 1970), Quoi ? L’éternité (inachevé, publié en 1988) de Yourcenar (morte en 1987). Manuscrit non publié de René Louis des Forêts

Ce ne sont là que quelques extraits d’une liste impressionnante. Notre époque n’a rien inventé, si ce n’est une augmentation des tergiversations des héritiers ou autres exécuteurs, dont on comprend le désarroi lorsqu’ils se trouvent être les dépositaires de manuscrits ou de notes que l’auteur n’avait, en outre, pas expressément destinés à la publication.
Mais faut-il vraiment tout publier ? Dans une matière aussi délicate, il convient d’être prudent. Qu’on soit héritier ou auteur, peut-on, en effet, juger objectivement de la valeur littéraire d’un texte sans risque de se tromper ? Certes, certains inédits ne semblent pas apporter quoi que ce soit à la gloire de leur auteur, bien au contraire. Vian ou Céline ne sont, par exemple, pas sortis grandis de la publication de certains de leurs fonds de tiroir. Combien d’œuvres non destinées à la publication se sont-elles, en revanche, révélées riches d’enseignements et d’éclairages ? Qu’on songe, notamment, aux lettres de Flaubert ou de Vialatte, qui dévoilent les doutes ou la poétique de leur auteur.


Alors, oui, sans doute est-il préférable d’avoir accès à tout ce qu’il est possible de connaître de la production d’un auteur, et de laisser ensuite les lecteurs, les critiques et le temps faire leur travail de tri. Aux auteurs, également, de faire le leur en détruisant ce qui ne leur paraît pas digne d’être légué à la postérité. Une Yourcenar ne s’en est guère privée, et a, en outre, pris la précaution de faire mettre sous scellés durant les 50 ans qui suivraient sa mort, une partie de sa correspondance. Ne nous plaignons donc pas à l’excès de cette floraison parfois intempestive d’inédits, il est toujours préférable d’avoir à effectuer un choix entre les éléments, même inégaux ou décevants, d’un vaste corpus plutôt que de se résigner, comme c’est si souvent le cas dans tel autre art moins privilégié en matière de préservation des œuvres, comme la musique, à savoir définitivement perdue une part importante de la production d’un créateur. La découverte des trois Passions manquant au catalogue de JS Bach, n’est, semble-t-il, hélas pas pour demain.

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