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L'amour du maillot

Boulogne boys

Jeudi 23 novembre 2006, en fin de soirée, à l’issue du match de football opposant les équipes du Paris St Germain et de Tel-Aviv, un jeune supporter « ultra » de l’équipe parisienne meurt sous les balles d’un policier, appelé à la rescousse par un supporter de l’équipe adverse victime d’injures racistes et menacé d’agression. Le propos n’est pas ici de commenter ce fait divers, dont tous les médias se sont fait l’écho et qui a même provoqué, du fait de sa gravité, une réaction du gouvernement, arborant pour l’occasion la mine contristée et sévère de circonstance quand les événements ont dépassé ses prévisions. Laissons à ceux dont c’est le métier le soin de faire toute la lumière sur cette histoire.

Les supporters, durant le match suivant le drame

La violence autour des manifestations sportives n’est pas une nouveauté, puisqu’elle est attestée en Angleterre dès le XVIIIe siècle lors des rencontres de cricket. Elle s’est, au fil du temps, plus particulièrement cristallisée autour du football, un des sports les plus populaires au monde. Pourquoi cette violence, qu’elle soit manifeste ou larvée, et pourquoi les autorités laissent-elles faire ? Clairement, il ne semble pas qu’une activité telle que le football soit particulièrement propre à exalter les tendances foncières les plus nobles de l’individu. En effet, quelles sont les valeurs qui y sont les plus représentées ? La compétition basée sur l’opposition avec l’adversaire, l’agressivité nécessaire à l’affrontement, le mensonge également, au travers de la simulation de fautes destinée à pénaliser le rival. On rétorquera sans doute qu’il faudrait également inclure le dépassement de soi dans l’effort et dans l’effacement de l’individualité mise au service d’une entité la dépassant (village comme nation). Si le premier point peut être admis, le second, en revanche, ne tient pas. Quel que soit le niveau auquel joue un footballeur, son individualité ne s’efface jamais, bien au contraire. Que l’on soit la star de son hameau ou Zidane, c’est la même volonté de reconnaissance sociale, la même sensibilité vis-à-vis du regard de l’autre, la même affirmation de l’ego qui transparaît. Ceux qui ont fréquenté le milieu du football (ou d’autres sports similaires), à quelque niveau que ce soit, savent qu’un des éléments qui y prédomine est la facilitation, due à l’aura de puissance (réelle ou supposée) dégagée par celui qui est un vainqueur potentiel, de l’accès à certains bénéfices concrets, matériels ou sexuels notamment. Il se produit, chez tout vrai supporter, un indéniable phénomène d’identification avec les joueurs qu’il encourage, qui entraîne un amoindrissement plus ou moins important de son caractère individuel. Cet affaiblissement permet aux valeurs portées par l’équipe de s’imprimer en lui, par une espèce de système de vases communicants. Ainsi, le succès de l’équipe devient succès individuel, alors que la défaite se mue en rage teintée d’inassouvissement, d’autant plus dangereuse que la tension agressive nécessaire à l’affrontement n’a pas été purgée par l’euphorie de la victoire.
Supporters du PSG

De fait, si l’on regarde les choses de près, on se rend rapidement compte que l’énergie qui meut le supporter de façon aussi violente, irrépressible, se rapproche de près, voire se confond avec la pulsion sexuelle, qui met en jeu, fondamentalement, les mêmes ressorts (conquête de l’autre, agressivité, feintes – au travers de la séduction –) pour des résultats similaires : sentiment de puissance en cas de réussite (coït et orgasme), rage de l’incomplétude en cas d’échec (anorgasmie). Dans cette optique, le transfert du spectateur vers le vainqueur peut s’analyser comme une identification avec l’image d’un mâle dominant en pleine possession de sa puissance sexuelle, tandis que celui qui s’effectue vers le vaincu s’apparente à une image d’un mâle non-dominant doué d’une puissance sexuelle inexprimée, qui rejaillit sous forme d’un désir violent de revanche, et donc, d’affirmation de soi. On pourrait faire d’autres parallèles avec l’activité sexuelle en observant, par exemple, que les rituels d’affrontement et les provocations entre supporters, leurs cris ou chants, ne sont pas loin de ce qui se passe lors de la parade amoureuse de bien des mammifères. A l’appui de cette idée, on pourra se reporter avec fruit à une interview publiée par l’Express en mai 2003, dont voici quelques extraits : « Le hooliganisme, c'est bizarre. C'est de la délinquance, mais je le ressens comme du plaisir (…) Mon truc, c'est de me battre avec les poings. Nous, ce qui nous intéresse, c'est de taper sur des mecs comme nous. On appelle ça “aller au contact” (…) Le contact, faut le vivre pour le comprendre: t'es dans la rue, en bande. (…) Arrivé à quelques mètres, t'as la pression qui monte. Mais l'envie est plus forte. (…) Le challenge, c'est de se faire une bonne bagarre, de "mettre la misère" aux mecs d'en face et de rester debout. De leur prouver que t'es le meilleur. De montrer ta réputation. (…) A Nice, il y avait un jeune mec qui était fasciné. Lui, il va faire partie de la nouvelle génération. Il va se créer une petite bande, il voudra prouver qu'il est là. Les jeunes qui arrivent, ils sont encore plus chauds. (…) [Ma femme] m'a dit: “Tu t'es bien éclaté. Tu devrais calmer le jeu.” J'ai pensé: “Il faut que j'arrête.” J'y retourne quand même. Je n'arrive pas à me l'expliquer... (…) Mais quand t'es dans le truc, tu ne maîtrises pas tout. » Plaisir de et dans l’affrontement, recherche du contact, volonté de prouver sa valeur physique, difficulté manifeste à se soustraire à l’engrenage, tout ceci sous-tendu par une sorte de turgescence permanente du désir. L’abondance des images à caractère sexuel étonne.
On fanatise très jeune...

Si l’on ajoute à ceci le fait que le football, y compris au plus haut niveau de l’état, est érigé en modèle, qu’il est, bien souvent, l’activité la plus naturellement proposée à des jeunes auxquels la société s’obstine à ne livrer que des modèles plus ou moins agressifs (programmes de télévision, vitesse, pornographie) et déstructurants, si l’on pense également que, souvent, les groupes de supporters sont sous l’emprise ou de l’alcool ou de la drogue qui leur permettent de s’échauffer (là encore, un parallèle sexuel), le tableau est complet, et les mesures décidées en urgence par le gouvernement ne changeront sans doute pas grand-chose à la violence qui gangrène les stades. Enfin, les enjeux financiers liés au football, et qui en font une espèce d’hydre plus ou moins contrôlable, n’autoriseront pas de sitôt les pouvoirs publics à en condamner les pratiques (les dirigeants du Paris St Germain savent depuis longtemps qu’une partie de leurs supporters est dangereuse, comme le rapporte un article publié aujourd’hui dans Libération), alors que des mesures d’assainissement de ce milieu s’imposeraient.

Le hooliganisme serait-il, pour une large partie, l’expression de pulsions sexuelles non vécues individuellement et s’exprimant, de ce fait, par le biais d’une violence collective soigneusement organisée ? Ce serait sans doute une piste à explorer, de même qu’il serait sans doute assez instructif de connaître le rapport des hooligans à la pornographie, cette autre machine de négation l’autre (puisque réduit à l’état d’objet de désir). Ce qui demeure assez évident, c’est que cette violence est symptomatique d’une société frappée par toutes les misères, sociale, culturelle, spirituelle, mais aussi affective et sexuelle, et qu’il est bien loin d’être certain que les mesures répressives envisagées seront efficaces. Condamner ne sert à rien, si, dans le même temps, on ne s’efforce pas de comprendre et de proposer une autre voie, une autre vision. Sur ce plan, tout le travail reste visiblement à entreprendre.

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