Lundi 4 Decembre 2006
Comme un malaise, majesté
Par jardinbaroque, Lundi 4 Decembre 2006 à 19:35 GMT+2 dans Le monde, de ma fenêtre
Pauvre Ramsès. C’était bien la peine qu’on prenne un soin maniaque à lui faire traverser les siècles et qu’on l’ait sauvé in extremis d’un champignon qui menaçait de le dévorer pour qu’il se retrouve hier sous les feux de l’actualité, lui qui représente une sorte d’essence absolue du pharaon, dans le cadre d’une sordide affaire de recel de reliques. Les faits ? Le 29 novembre 2006, les média révèlent qu’un site de vente aux enchères sur Internet propose de bien étranges produits. Sous réserve de disposer d’une mise initiale de 2000€, il est, en effet, possible à qui le désire d’acheter des cheveux, des fragments de bandelettes ou de résine d’embaumement authentiques (?) de Ramsès II, souverain égyptien si célèbre que sa vie a servi de sujet à une saga à succès sortie de la plume de Christian Jacq, et qu’on ne l’appelle que par son « prénom », sans numéro dynastique. Ramsès, c’est forcément Ramsès II. Une star.
L’histoire ? Il y a 30 ans, en 1976, la France accueillait Ramsès avec les honneurs dus à tout chef d’état d’envergure, lui qui n’était plus aux affaires depuis plus de 3000 ans. La raison de cette visite officielle ? La momie du pharaon, mort en 1213 avant notre ère à l’âge, canonique pour l’époque, d’environ 80 ans, nécessitait un traitement d’urgence pour la délivrer du daedalea biennis fries qui menaçait de la détruire complètement. L’administration de rayons gamma régla le problème. Lors de cette intervention, nous apprend Libération, des échantillons du royal cadavre furent envoyés à une quarantaine de laboratoires différents à fins d’analyse. C’est ainsi que des cheveux parvinrent chez l’Oréal et permirent de déterminer que Ramsès était roux, ou teint au henné. Ce sont ces mèches qu’un indélicat, qui dit les tenir de son père chercheur, à mis en vente sur la toile, encouragé par le succès d’une vente de cheveux d’Abraham Lincoln, adjugés pour quelques 150000$, passée, soit dit en passant, inaperçue. N’est pas star qui veut.
Le pauvre homme était loin d’imaginer quelle tempête il allait déclencher. Hurlements scandalisés des égyptologues, sans surprise, mais surtout indignation du gouvernement égyptien, assortie de menaces on ne peut plus claires sur un probable refroidissement des relations diplomatiques entre les deux pays à la suite de cette affaire, et exigence « d’excuses ». S’ensuit une réponse embarrassée de la France, arguant que les fragments incriminés sont naturellement tombés de la momie lors de son déplacement, et qu’elle n’a donc pas subi de prélèvements volontaires. Peut-être. On ne saura sans doute jamais, et ça n’a pas grande importance. Plutôt que de céder à une vaine colère, il serait sans doute préférable qu’on se souvienne que le trafic d’antiquités est une pratique immémoriale sur laquelle les gouvernements, égyptien compris, a longtemps fermé les yeux, et que sans l’intervention de la France, les quelques infimes fragments incriminés seraient peut-être tout ce qu’il resterait du corps de Ramsès.
Quoi qu’il en soit, si la possession et la revente de morceaux de cadavre a quelque chose de franchement malsain qu’il est, éthiquement, difficile de cautionner, on ne peut s’empêcher de sourire en pensant à la crise déclenchée autour des restes terrestres de Pharaon. Elle fait furieusement penser aux empoignades qui se déroulèrent autour de la possession des reliques dans notre médiévale Europe. Mais, si les saints de l’Eglise ont vu, peu à peu, leur image pâlir, les rois-dieux de l’Egypte, eux, semblent toujours bien vivants. Le précepte égyptien qui voulait que, pour qu’un mort puisse vivre éternellement, son corps comme son nom devaient être intégralement préservés, semble, plus que jamais, d’une troublante actualité.




