Jeudi 7 Decembre 2006
Les chiffres des lettres
Par jardinbaroque, Jeudi 7 Decembre 2006 à 18:52 GMT+2 dans Le monde, de ma fenêtre
En 15 ans, les effectifs de la série L ont baissé de 28%, tandis que ceux des séries ES (économique et sociale) et S (scientifique) augmentaient, dans le même temps, respectivement de 18 et 4%. Représentant 12,1% du total des effectifs des formations générales, la filière littéraire flirte dangereusement avec le seuil critique des 10% « en deçà duquel la série serait menacée d’extinction ». Historiquement, cet affaissement peut s’expliquer par la création, en 1882, d’une filière littéraire « moderne », qui exclut l’apprentissage obligatoire du latin, mais aussi par l’apparition puis l’hégémonie des disciplines scientifiques, au détriment de ce qu’on appelait alors les humanités. Depuis 15 ans, les autorités ont vainement tenté de stopper cet effritement. Les résultats du baccalauréat ne leur ont été d’aucun secours, car le volume de succès et de mentions est moindre dans les filières littéraires que dans les autres, et, pour couronner le tout, les séries scientifiques n’ont cessé d’affermir leur rôle de sésame, donnant accès à de nombreux débouchés, tandis que les littéraires se sont spécialisées « sans s’en donner vraiment les moyens », sur un champ « littéraire difficile à identifier ».
La filière littéraire serait-elle donc condamnée ? Sans vouloir jouer les Cassandre, on peut légitimement s’inquiéter, et l’éducation nationale, qui s’alarme à présent, porte une part certaine de responsabilité dans la désaffection constatée pour les Lettres. En effet, combien de fois a-t-on entendu que les filières scientifiques étaient des filières d’excellence, combien de collégiens et de lycéens le système éducatif a-t-il contraints à suivre cette voie, quand eux-mêmes en auraient préféré une autre ? Dans les années 80, de tels agissements étaient fréquents; un élève doué était dirigé, sauf contre-indication majeure, vers une classe scientifique, tandis que ceux qui étaient jugés plus moyens ou juste bons allaient remplir, notamment, les classes littéraires, généralement traitées avec une condescendance proche du mépris par maints directeurs d’établissement. De même, et cette remarque recoupe un autre sujet d’actualité, à savoir la réforme de l’enseignement de la grammaire, combien d’élèves a-t-on dégoûté de la lecture et de la langue en leur imposant, dès le plus jeune âge, des méthodes d’apprentissage d’une aberrante complexité ou, au contraire, d’un simplisme abêtissant ? Sauf à souffrir d’une amnésie préoccupante, il est singulier que l’éducation nationale s’effraie maintenant de l’ampleur de dégâts qu’elle a elle-même contribué à causer.
Plus largement, le déclin qui frappe la filière littéraire est révélateur de la pente prise par une société d’où la culture devient de plus en plus absente. Les responsables de ce fait seraient trop nombreux à énumérer, mais on peut, au moins, en citer deux.
Les parents, tout d’abord, dont bon nombre ne se soucie guère de donner à leurs enfants le goût du livre. Il est, en effet, tellement plus simple de laisser sa progéniture s’abrutir devant un téléviseur ou des jeux vidéo plutôt que prendre le temps de répondre aux questions que pourrait soulever une lecture, tout en ayant bonne conscience, puisqu’il est du devoir de l’école de se charger de l’apprentissage de la lecture. Cette démission des parents dans la transmission du savoir est une catastrophe dont les effets néfastes seront durables et qui ne manqueront pas de réserver quelques surprises amères dans les années à venir, mais serviront fort à propos ceux dont l’unique dessein est de manipuler les foules.
Les media, ensuite, qui, animés d’intentions largement mercantiles, flattent les plus viles aspirations du public en l’abrutissant de programmes aussi attractifs d’image qu’ils sont vides de sens. La littérature à la télévision ? Sans problème, mais pas avant minuit. Ainsi, on est sûr de ne s’adresser qu’à une frange très réduite de la population qui sera d’autant plus facile à évincer par la suite au nom de la volonté de combattre toute forme d’élitisme, et de faire populaire. Mais on aura contribué à écarter d’éventuelles bonnes volontés de l’accès à la lecture, qu’ils auraient peut-être pu découvrir par ce biais. De même, on n’évoquera pas ici la place réservée, dans les programmes, à la musique ou à la peinture. On ne parle pas des absents.
A moins d’un programme de réhabilitation de la culture, et, plus particulièrement, de l’écrit, on voit difficilement comment le goût des plus jeunes pour les filières littéraires va cesser de s’amenuiser. Et il n’est pas évident que les solutions prônées par le rapport de l’IGEN, qui recommande de redonner aux mathématiques et aux sciences la place qu’elles ont perdue en série L, et de rendre ainsi cette série concurrentielle par rapport aux séries S et ES, soient très prometteuses, tant l’expérience prouve que l’uniformisation est rarement un principe vivifiant. Le problème est ailleurs. Il ne réside pas que dans les murs des lycées, mais bien dans ceux de la cité, vous savez, ce mot dont la racine grecque a engendré le mot « politique ». Si réveil citoyen il doit y avoir en ces temps préélectoraux, il serait peut-être opportun qu’il prenne la forme d’une demande à ceux et celles qui briguent les plus hautes fonctions de l’Etat, afin qu’ils nous exposent quelles mesures d’urgence ils comptent mettre en œuvre pour sauvegarder, si c’est encore possible, ce qui reste de notre culture.




