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Pauvres sons

Antonio Stradivarius, gravure de 1886 d'après un portait d'Antonio Campi, 1661

Le 18 décembre 1737, une légende mourait à Crémone (Italie). Le vieil Antonio Stradivarius, âgé d’environ 93 ans, emportait dans la tombe les secrets de fabrication d’instruments déjà mythiques de son vivant, et dont le temps n’a fait que renforcer la renommée.

Bien des chercheurs se sont attelés, sans grand succès, à la gageure qui consiste à comprendre ce qui rend le son des instruments du plus célèbre des facteurs aussi exceptionnel. La revue Nature a publié, le 30 novembre dernier, les conclusions d’une nouvelle étude menée par une équipe de chercheurs américains dirigée par Joseph Nagyvary, violoniste et biochimiste d’origine hongroise, au cours de laquelle les techniques les plus modernes (résonance magnétique – nucléaire, spectroscopie infrarouge…) ont été appliquées à des échantillons de bois provenant de cinq instruments à cordes datant du XVIIIe et XIXe siècle, dont deux sortis de l’atelier de Stradivarius, les autres étant d’origine différente (France, Angleterre). Le Messie, un des derniers violons fabriqués par Stradivarius (1716), d'authenticité contestée

Jusqu’ici, les hypothèses les plus couramment avancées pour tenter d’expliquer la qualité exceptionnelle des violons de Stradivarius étaient l’emploi d’un vernis spécifique, ou les conditions climatiques particulières au début du XVIIIe siècle, dont les longs et rigoureux hivers, en freinant la croissance des arbres, auraient fourni un bois plus dense. La nouvelle étude a révélé que le bois des instruments crémonais porte, contrairement aux autres, des traces de réactions chimiques, oxydation ou hydrolyse, qui apparaissent parfois lors du vieillissement naturel, mais que le chercheur estime probablement dus à des traitements spécifiques destinés à protéger le bois des moisissures et des vers. « C'était un problème important pour les luthiers », note le chercheur. « Ils ont proba¬blement plongé le bois dans une ¬solution contenant divers minéraux capables de le protéger. » Ce traitement aurait ainsi rendu le bois plus dur et plus léger, lui permettant de produire un son plus agréable. Joseph Nagyvary a même réalisé un violon en utilisant un traitement chimique qu’il estime similaire à celui subi par les instruments italiens. Les qualités de son instrument ont été soulignées par les violonistes professionnels l’ayant testé, comme l’a montré un bref reportage diffusé aujourd’hui sur France 2.
Pour qui s’intéresse, ne serait-ce que légèrement, à la facture des instruments, comment ne pas sourire à tout ce charivari autour du son perdu des Stradivarius ? Non pas que celui-ci ne soit pas exceptionnel, au contraire. Mais comment ne pas être surpris que l’on loue les qualités de tels instruments, alors qu’on les voit montés avec des cordes en acier, dont l’apparition date de la fin du XVIIIe siècle, joués avec un archet que Tourte ne popularisera qu’à la même époque, et affublés d’une mentonnière, qui n’apparaîtra qu’en 1820 sous l’impulsion de Louis Spohr ? Passera-t-on également sous silence les modifications effectuées au XIXe siècle sur les mêmes instruments afin d’en allonger le manche, et par une tension des cordes accrue, d’en obtenir un son plus projeté ? Les gens les plus apparemment sérieux, artistes comme luthiers, qui se gargarisent avec la beauté du son des Stradivarius n’ignorent pas ces « détails ». Il semblerait pourtant que le commerce (un Stradivarius, ça peut se vendre 2 millions d’euros) et la vanité fasse passer sous silence bien des anachronismes.

De fait, il n’est, de par le monde, quasiment aucun instrument de Stradivarius qui soit dans son état d’origine. Alors, de quelle sonorité souhaite-t-on exactement percer les secrets ? De celle qui existait à l’origine, ou de celle, modernisée, que nous entendons aujourd’hui ? Dans cette seconde hypothèse, une telle quête n’a strictement aucun sens, puisque la donnée de départ est faussée, le son d’origine ayant été irrémédiablement perdu par l’inénarrable et mercantile bêtise d’hommes plus soucieux d’épater le public d’alors en faisant sonner un violon le plus fortement possible que de préserver un héritage inestimable. Pauvre Stradivarius. Si vous reveniez aujourd’hui et considériez ce que le soi-disant progrès a fait de vos instruments, vous ne seriez pas blâmable de fixer droit dans les yeux ceux qui en font aujourd’hui commerce, et de leur asséner un sonore et mérité « pauvres sons ».

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