Lundi 8 Janvier 2007
Location fait le larron
Par jardinbaroque, Lundi 8 Janvier 2007 à 23:06 GMT+2 dans Le monde, de ma fenêtre
Le Monde publiait, le 13 décembre 2006, un article intitulé Les musées ne sont pas à vendre signé par Françoise Cachin, directrice honoraire des Musées de France, Jean Clair, conservateur général honoraire et Roland Recht, professeur au Collège de France. Le débat, portant sur l’exportation payante de certains chefs d’œuvre conservés dans les musées français, et notamment le Louvre, commence à avoir un certain écho dans les media, tant français qu’étrangers, à tel point qu’on a même pu voir, la semaine dernière, au moins une chaîne de télévision française, dont, généralement, la culture n’est pas le fonds de commerce, y consacrer une poignée de minutes. Un exploit.
Le bouteur de feu ? Le prêt, pour la rondelette somme de 13 millions d’euros, de toiles exposées au Louvre (dont le Et in Arcadia ego de Poussin, le Portrait de Castiglione par Raphaël ou le Jeune mendiant de Murillo) à Atlanta, pour une durée variant de trois mois à un an, et certains projets, comme la création éventuelle à Abou Dhabi, d’un musée estampillé « Louvre » assorti d’une obligation de prêts d’œuvres, pour cette fois-ci 1 milliard d’euros. Bref, une sorte de braderie où la quête de subsides viendrait à primer sur l’enrichissement et le maintien de l’unité des collections, le travail des conservateurs et le rôle éducatif des musées, et par là même, sur le respect dû au public.
Didier Rykner, directeur du site La tribune de l’Art, a relayé ce débat et a permis de faire circuler une pétition qui aurait recueilli, à ce jour, plus de 1500 signatures, laquelle pétition s’insurge contre cette pratique de la location d’œuvres. Les débats semblent néanmoins dépasser maintenant largement le cadre de la préservation des collections des musées français, et il suffit de lire le Figaro du 7 janvier 2007 pour s’apercevoir que cette polémique est en train de prendre une tournure nettement politique, donc partisane.
Que penser ? Les musées français ont besoin de fonds pour exister, c’est une évidence, et ils possèdent des trésors qui représentent une manne potentielle certaine. Le principe du prêt est une coutume et permet de réaliser des expositions bien plus riches que si les toiles ne provenaient que d’un seul musée. Mais louer des œuvres, c’est une autre logique, car cela signifie que le musée accepte de se priver d’œuvres majeures pour une durée bien supérieure à celle d’une exposition, et n’assume plus, de ce fait, son rôle de mise à disposition d’un public qui, rappelons-le, paie des impôts également pour ceci, d’un patrimoine essentiel. Pour l’instant, les locations ne touchent « que » des œuvres de Poussin ou de Murillo, moins connus du grand public que certaines autres. Il serait curieux de voir quelle réaction celui-ci aurait si, demain, la Joconde ou le Sacre de Napoléon de David venaient à quitter les collections du Louvre pour une année complète, et, surtout, quel impact ces disparitions auraient sur la fréquentation. On rétorquera, bien sûr, que l’argent récolté à la suite de ses locations permettra d’accroître les collections, et qu’il s’agit donc de mécénat. Certes non, le mécène, au sens propre, n’attend pas de retour sur investissement; il dépense pour promouvoir les arts, non pour s’assurer des retombées publicitaires. S’agissant de la location d’œuvres, le mot d’investisseur serait sans doute plus idoine, et permettrait au moins de clarifier les choses.
La position que l’on adoptera dans ce débat dépendra finalement de celle que l’on a vis-à-vis de l’œuvre d’art. Si on la considère comme un bien de consommation comme un autre, donc en termes de valeur marchande, on ne sera pas choqué par la location de quelques pièces issues des collections françaises moyennant retombées financières. Que faisaient d’autre les princes, à qui nous devons tant d’œuvres par eux commandées, en s’attachant à prix d’or les services des meilleurs artistes du temps ? Si on estime, en revanche, que l’œuvre d’art représente une part inaliénable – et donc inestimable – du patrimoine de l’humanité et qu’elle est, en outre, un vecteur d’émotion sans cesse renouvelé dont il est inconcevable d’être privé, on ne verra sans doute pas sans froncer le sourcil ces marchandages s’instaurer autour d’elle. Question de point de vue, mais ne nous illusionnons pas. Les mécènes sont, dans le monde comme il va, de plus en plus rares. Les marchands, eux, sont légion, et il est de moins en moins fréquent de trouver une part de ce qui existe ici-bas qui échappe à leurs échoppes.




