Mercredi 21 Mars 2007
Savants boiteux
Par jardinbaroque, Mercredi 21 Mars 2007 à 22:01 GMT+2 dans Le monde, de ma fenêtre
Henry PURCELL (1659-1695) : Music for a while.
Gérard LESNE, alto – Ensemble La Canzona.
CD : An ode on the death of mr. Purcell, oeuvres de Blow et Purcell.
Virgin classics (7243 54534225).
La musique ne fait pas partie de la culture. Ne sursautez pas, ne vociférez pas. Prenez plutôt le temps, pour vous en convaincre, de feuilleter quelques publications prétendument savantes consacrées à l’histoire, événementielle ou de l’Art. Allez suivre incognito les cours d’une université française. Cherchez bien, passez en revue toutes les têtes de chapitre, toutes les entrées de paragraphe, tendez l’oreille. Vous allez être surpris. Qu’on le veuille ou non, le constat est aussi prégnant que désolant. A l’heure des approches joliment dites « pluridisciplinaires » où ceux qui détiennent le savoir prétendent brosser de vastes et exhaustifs panoramas d’une époque, l’absence de prise en compte des grands courants musicaux comme faits de civilisation s’impose comme un abîme béant.
La musique, de toutes façons, ce n’est pas sérieux. Art de l’instant par excellence, elle disparaît, avant l’invention des moyens de reproduction mécaniques, si elle n’est pas imprimée, les manuscrits qui la portent étant cernés par de nombreux ennemis : l’eau, le feu, l’oubli. Et puis, me direz-vous, quel intérêt peuvent avoir ces mélodies d’une désarmante nudité ou ces architectures exagérément chantournées ? Vous ignorez une donnée essentielle, c’est qu’aussi loin que remonte la mémoire des Hommes, la musique les a accompagnés. Elle est sans doute la forme la plus naturelle et la plus ancienne de l’expression de l’humeur ou du sentiment, par un biais d’une absolue simplicité : le chant. L’Antiquité accueille parmi ses Muses la charmante Euterpe (« celle qui sait plaire ») qui la représente, le Moyen-Âge réaffirme son rang de science, aux côtés de l’arithmétique, de la géométrie et de l’astronomie, dans le quadrivium, pilier, avec les arts que sont la grammaire, la rhétorique et la dialectique (ou trivium), de l’enseignement médiéval. Les siècles suivants en feront tour à tour l’instrument du pouvoir, de la révolte ou de l’effusion intime. Elle est partout, précédant quelquefois les autres formes d’expression artistique, les complétant toujours, dans un infini jeux de correspondances. Et nos maîtres voudraient nous apprendre qu’elle est moins importante que la littérature ou la peinture ? Peut-on vraiment saisir tous les enjeux intellectuels du XIVe siècle sans avoir entendu une note de Guillaume de Machaut (c.1300-1377), comprendre l’univers de Caravage sans rien savoir de Carlo Gesualdo (c.1564-1619), imaginer ce que fut le règne de Louis XIV sans écouter Jean-Baptiste Lully (1632-1687), sentir les signes avant-coureurs du romantisme sans connaître Carl Philipp Emanuel Bach (1714-1788), pour ne citer que quelques exemples ? Les mêmes érudits voudraient-ils nous prouver que l’art de Lippi est supérieur à celui de Guillaume Dufay (c.1400-1474) ou celui de Le Brun plus intéressant que celui de Marc-Antoine Charpentier (1643-1704) ? Etrange tableau que celui d’une époque dont on aurait la couleur, les écrits, les formes, mais dont toute ambiance sonore serait évacuée. Cette vision de l’Histoire qu’on nous propose ressemble finalement à un roman dont on aurait arraché, çà et là, des pages. C’est un récit dont on ne fait qu’apercevoir la trame, sans en connaître pleinement les épisodes, importants parfois, savoureux souvent. Vous avez dit superficiel ?
Piètre savoir en vérité que celui qui ignore une partie des expressions humaines d’une époque qu’il prétend décrire, qui évince une part majeure de la culture en décrétant avec un haussement d’épaules qu’on ne saurait accorder autant d’attention aux futilités des notes qu’aux trésors des mots. Cette attitude de mépris semble, au demeurant, typiquement française, car elle n’entache pas aussi fortement les travaux de nombre de nos voisins européens, visiblement plus ouverts et plus soucieux d’exactitude. « Prendre la musique comme objet d’étude ? Mais vous n’y pensez pas, mon jeune ami ! » Si, cher maître, j’y songe, et connaître ce sur quoi vous êtes si prompt à déverser votre opprobre me sied bien plus que votre savoir boiteux.




