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Monsieur Nicolas




Monsieur Nicolas,

Dans moins d’une semaine, vous serez sans doute célébré comme le héros d’un soir. Le dimanche qui vient sera sans doute pour vous et vos partisans une fête, et les prémices d’une victoire à venir plus éclatante encore. Vous briguiez de longue date, dans le secret de votre cœur, puis ouvertement, l’accès au pouvoir suprême, qui vous fait saliver comme un gourmand contraint au régime passant devant la vitrine d’une pâtisserie. Oui, ce gros gâteau en forme d’hexagone est sans doute pour vous, et vous l’allez pouvoir dévorer bientôt.

Monsieur Nicolas

Monsieur Nicolas, je vous espère assez lucide pour réaliser que votre sacre annoncé est bâti sur du sable, auquel vous et vos conseillers, à force d’habileté, avez su, pour un temps, donner l’apparence du marbre dont on fait les piédestaux. Vous êtes assurément l’homme de la situation – de la vôtre – celui qui incarne au mieux la société au sein de laquelle nous vivons, qui exige toujours plus : plus d’argent, plus de reconnaissance, plus de plaisirs immédiats. Qu’importe que certaines de vos paroles sur le caractère génétique de la pédophilie ou du suicide des jeunes aient des relents douteux, qu’importe que votre éloge du travail soit un masque pour permettre à ceux qui ont déjà beaucoup d’avoir encore plus, qu’importe le frisson que suscitent vos prises de position sur les questions de nationalité. Vous avez misé sur la surdité du monde et sur l’insipidité de vos opposants; vous avez eu raison, et ceux qui vous tiendraient rigueur de votre ingéniosité devraient plutôt enrager de vous avoir suivi sur ces terrains glissants, où s’enlisant, ils ont fait votre jeu.
Pourtant, Monsieur Nicolas, qu’il eût été simple de démontrer la fragilité de votre projet en vous amenant à débattre sur maints sujets sur lesquels vous n’avez visiblement rien de neuf à apporter, mais qui sont cependant, au-delà des enjeux économiques et sécuritaires dont vous avez fait le terreau de votre probable succès, des points essentiels. Celui qui aurait réussi à faire comprendre qu’être Français, c’est faire corps avec une histoire qui ne commence pas avec la Révolution française, mais dont les racines sont profondément, quelles que soient nos convictions religieuses, ancrées dans une spiritualité chrétienne millénaire, celui qui aurait montré que cette identité dont certains, dont vous êtes, voudraient faire l’armure d’on ne sait quelle croisade, s’est forgée en accueillant des apports exogènes, européens ou non, celui-là aurait pu faire réaliser à quel point votre vision de la France est étriquée. Celui qui aurait eu un réel projet d’éducation pour les plus jeunes, qui aurait mis un point d’honneur à en faire des adultes pleinement conscients de racines qu’on leur aurait appris, si ce n’est à aimer, du moins à connaître, et rendus ainsi plus aptes, sachant d’où ils viennent, à savoir où ils vont et à penser par eux-mêmes, au lieu d’être de simples réceptacles d’un prêt à penser dont on n’a pas fini de constater les ravages, celui-la aurait montré que le modèle de société que vous proposez est périmé, et que le XIXe siècle boursouflé d’embourgeoisement présentable est bel et bien terminé. Celui, enfin, qui aurait osé parler de cette culture dont le simple nom effraie d’autant plus qu’on s’efforce de la réserver à de soi-disant élites, et dont l’action aurait été, au contraire, de la rendre accessible au plus grand nombre tout en en faisant l’élément essentiel du rayonnement de la France, celui-là n’aurait eu aucun mal à avoir le dessus sur vous, qui, sur le plan de la politique culturelle, n’avez rien à proposer.
La maison de Monsieur Nicolas ?

Vous avez préféré, Monsieur Nicolas, convoquer les fantômes du passé et agiter le spectre des peurs et du rejet de l’autre. Je demeure convaincu que, dans votre logique, vous avez eu pleinement raison d’agir ainsi, comme de faire croire au bon peuple que les gens en vue qui vous soutiennent sont proches de ses préoccupations. Tel chanteur, français, belge ou suisse selon le jour, « né dans la rue » drainera peut-être une part de l’électorat populaire, quand bien même un seul de ses cachets ferait vivre une famille de ses fans durant au moins trois mois, tel inspecteur télévisuel, presque héréditairement du camp opposé au vôtre, vous assurera peut-être le soutien de la « ménagère de 50 ans », qui ne se posera pas la question de savoir à quel camp ce justicier virtuel aurait apporté sa voix s’il avait été représenté par un homme au lieu d’une femme, tel rappeur mollasson vous ralliera peut-être cette jeunesse qui pense que le comble de la rébellion est de porter des baskets à 100 euros la paire et de boire du coca-cola tout en écoutant ceux dont la musique fait l’apologie des gadgets de tout homme moderne (bagnoles, filles à gros seins, violence gratuite), tel ancien chef d’entreprise à la probité si légendaire qu’il a fait un temps profession d’acteur (hypocritès, en grec) gagnera peut-être ceux que votre « toujours plus » de biens matériels n’auraient pas déjà convaincus de voter pour vous. Vous avez ratissé large; là encore, on ne peut que s’incliner devant l’étendue de votre talent.

Monsieur Nicolas, en ces semaines qui aboutiront sans doute aux plus beaux jours de votre vie, sachez que vous ne devrez votre éventuelle victoire qu’à l’incapacité des hommes à résister à l’appât du gain, qu’à leur volonté de rester aveugles à l’infinie richesse du monde, qu’à leur souci de préserver leurs petits privilèges, qu’à leur indifférence envers ce qui ne leur semble pas les concerner immédiatement, qu’à leur goût de la facilité, tant il est plus facile d’ignorer que de comprendre. 28 degrés en plein mois d’avril, la mort de René Rémond, la braderie prévisible des réserves de certains musées, au fond qui ces faits préoccupent-ils ? Ni les électeurs, ni vos concurrents dans la course à l’Elysée, ni vous-même. Vivons donc sans conscience de ce dont nous sommes issus, sans souci de le préserver, de le faire connaître, de le transmettre, puisque dans la masse des candidats, personne ne s’est levé pour promouvoir ces valeurs. La victoire, quel que soit le visage qu’elle prenne, sera celle des « assis » ou de ceux qui aspirent à l’être, l’adoubement par le plus grand nombre de la meilleure image et non de la meilleure idée. On a beaucoup dit que cette campagne sentait le cloaque; serait-ce parce que chacun des candidats se sont fait installer le tout à l’ego ?

Arthur Honegger, Jeanne d'Arc au bûcherArthur HONEGGER (1892-1955) : Jeanne d’Arc au bûcher, oratorio dramatique (1938), sur un poème de Paul CLAUDEL (1868-1955) : Scène VI (extrait) : Les Rois, ou l’invention du jeu de cartes.
Solistes, Chœur et Maîtrise de Radio France, Orchestre National de France – Seiji OSAWA, direction.
Enregistré en public en la Basilique Saint Denis. 1CD Deutsche Grammophon 429 412-2.

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