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À vot' bon coeur


Philippe de CHAMPAIGNE (1602-1674),
La Sainte Face
, sans date.
Huile sur toile, collection privée.
Cliché : Sotheby's, mis en ligne sur le site de la Tribune de l'Art.

Combien de trésors prennent-ils encore la poussière au fond d'obscurs greniers ? Combien de pièces manquant au vaste puzzle qu'est l'histoire de l'Art sont-elles toujours accrochées aux murs de demeures où, peut-être, plus personne ne les regarde ? Voici que ressurgit, au détour d'une vente prochaine chez le très huppé Sotheby's, un tableau signé de Philippe de Champaigne, peintre majeur du XVIIe siècle honoré, l'an passé, au travers d'une belle exposition lilloise.

Cette représentation de la Sainte Face, inspirée d'un épisode du Nouveau Testament qui raconte que le visage du Christ s'imprima dans le voile que lui tendit, pour l'essuyer, Sainte Véronique, a été maintes fois mise en valeur par les artistes depuis le Moyen-Âge (voir, par exemple, les réalisations du Maître de Flémalle ou du Maître de Sainte Véronique). Natif de Bruxelles, Champaigne se coule naturellement dans cette tradition des Écoles du Nord, teintée d'échos d'élans mystiques issus de la Devotio moderna. Si on compare le tableau qui sera mis en vente avec la toile sur le même sujet conservée à Brighton (voir en fin de billet), on est immédiatement frappé par l'austérité de la composition et l'impression de plus grande concentration qu'offre la première du fait, en grande partie, de l'absence d'artifices de mise en scène. Là où la version de Brighton joue sur le subterfuge du dévoilement, cette autre vision impose une confrontation plus directe avec le visage du supplicié ; là où la première mise sur l'effet, en laissant, par exemple, en place la couronne d'épines, la seconde évacue l'accessoire, le reléguant au second plan, à demi caché par le voile, comme si l'artiste avait souhaité instaurer, sciemment ou non, un jeu de correspondances entre les deux œuvres, reposant sur l'opposition entre évident et suggéré. Restent les larmes, le sang et les lèvres bleuies, traces corporelles du martyre, dont la vue ne pouvait qu'inciter à la dévotion un spectateur tout empreint de L'Imitation de Jésus Christ, et confèrent à une toile où le silence et le dépouillement règnent en maîtres, un indéniable impact émotionnel.

Ce remarquable tableau, estimé entre 400000 et 600000 euros, sera mis en vente le 25 juin 2008. Pour l'heure, il ne me semble pas qu'une éventuelle sortie de cette œuvre du territoire français ait ému qui que ce soit du côté des institutions de la République, plus préoccupées par le naufrage de leur somptuaire équipe nationale de football que par la préservation des richesses du patrimoine. Ne trouvez-vous pas, chers lecteurs, que cette Sainte Face serait du plus bel effet dans un de nos musées nationaux, plutôt que de rejoindre une collection privée ou, pire, étrangère ? Alors souhaitons que ceux dont, paraît-il, la mission est de préserver notre héritage culturel se réveillent à temps pour empêcher cette évasion. À vot' bon cœur, madame le ministre.


Philippe de CHAMPAIGNE (1602-1674),
La Sainte Face
, sans date.
Huile sur toile, Brighton, Art Gallery and Museum.

Accompagnement musical :

Daniel DANIELIS (1635-1696),
Venite et videte
, petit motet extrait du recueil Cæleste convivium.

Ensemble Pierre Robert.
Frédéric DESENCLOS, grand orgue et direction.

Cæleste convivium (anthologie). 1 CD Alpha 045.

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