Samedi 14 Juillet 2007
Bastilles
Par jardinbaroque, Samedi 14 Juillet 2007 à 22:08 GMT+2 dans Intimités
« Quant à moi, je m'en ris. J'ai bien joui de la révolution ; j'ai bien fait du bruit sur la terre ; j'ai bien savouré ma vie ; allons dormir ! »Georges Danton (1759-1794).

En 1880, le Sénat choisit, comme
date de la fête nationale française, le 14 juillet, non en souvenir de la prise
de la Bastille,
mais de la Fête
de la Fédération,
qui vit Louis XVI prêter serment à la Constitution. Voici
un court extrait du rapport du Sénat, en date du 29 juin 1880 :
« Il y eut du sang versé le
14 juillet : les grandes transformations des sociétés humaines, - et
celle-ci a été la plus grande de toutes, - ont toujours jusqu'ici coûté bien
des douleurs et bien du sang. Nous espérons fermement que, dans notre chère
patrie, au progrès par les Révolutions, succède, enfin ! le progrès par
les réformes pacifiques.
Mais, à ceux de nos collègues que
des souvenirs tragiques feraient hésiter, rappelons que le 14 juillet 1789, ce
14 juillet qui vit prendre la
Bastille, fut suivi d'un autre 14 juillet, celui de 1790, qui
consacra le premier par l'adhésion de la France entière, d'après l'initiative de Bordeaux
et de la Bretagne.
Cette seconde journée du 14 juillet, qui n'a coûté ni une
goutte de sang ni une larme, cette journée de la Grande Fédération,
nous espérons qu'aucun de vous ne refusera de se joindre à nous pour la
renouveler et la perpétuer, comme le symbole de l'union fraternelle de toutes
les parties de la France
et de tous les citoyens français dans la liberté et l'égalité. Le 14 juillet
1790 est le plus beau jour de l'histoire de France, et peut-être de toute
l'histoire. C'est en ce jour qu'a été enfin accomplie l'unité nationale,
préparée par les efforts de tant de générations et de tant de grands hommes,
auxquels la postérité garde un souvenir reconnaissant. Fédération, ce jour-là, a
signifié unité volontaire. »
Qui songerait aujourd'hui à
remettre en cause les acquis apportés par la Révolution française,
dont un des premiers actes de foi commence par la destruction d'un symbole fort
de l'arbitraire du pouvoir royal et, plus globalement, de la privation de la
liberté individuelle ? Aboutissement logique d'un processus amorcé dès le
Renaissance, mettant l'individu, si possible bourgeois et marchand, au centre
de la société, la
Révolution commence pourtant dans les odeurs de la poudre et
du sang, avec le massacre du marquis de Launay, gouverneur de la Bastille, et de Jacques
de Flesselles, prévôt des marchands, artisan, pourtant, de la révolte
parisienne. Dès ses premières heures, la Révolution avait commencé à dévorer ses propres
enfants ; on connaît la suite.
Au moment où nombre de Français,
après avoir vu, hier et ce matin, la soldatesque marteler le pavé des villes,
s'apprête à aller danser dans les bals populaires, au son des flonflons et des
pétards de circonstance, une pensée contrastée pour cette trouble période
révolutionnaire, qui, si elle supprima nombre de privilèges intolérables, n'en
fut pas moins une période qui laisse, sur le visage et dans l'âme de notre
pays, de profondes cicatrices. Difficile d'oublier le bain de sang des années
1793 et 1794, années rouges sang à Paris, à Nantes ou en Vendée. Difficile
également, pour l'amateur de culture, de passer sous silence, par exemple, la
statuaire massacrée des églises, les clavecins défenestrés et utilisés comme
bois de chauffe, le pillage monstrueux de la basilique de Saint-Denis. Tout
ceci pour que, dix ans plus tard, le peuple français aille se jeter dans les
bras d'un premier consul nommé Bonaparte...
Aujourd'hui, l'ombre menaçante de
la Bastille
ne pèse plus sur les vies, mais les hommes se sont trouvés de nouvelles
prisons. Hypnotisé par son téléviseur, gavé des images d'un monde embrasé et
violent, l'homo modernus est bien
loin des idéaux qui animaient ses lointains ancêtres soucieux de devenir
« quelque chose », pour reprendre un mot célèbre. Les certitudes
inquiètes de l'avoir ont évacué l'impérieuse nécessité d'être, l'aspiration
vers la liberté. Où sont aujourd'hui les révolutionnaires ? Contrairement
à ce que beaucoup imaginent, certainement pas dans la rue. Les coups de poings
jetés à la face de société par les rappeurs ont vu leur force s'émousser puis
disparaître sous l'éclat des chromes des grosses américaines habitées par des
filles aux lèvres et aux poitrines siliconées. Les nouveaux philosophes,
chemise ouverte et chevelure ondulée de poète, n'ont révolutionné ni la pensée,
ni le monde ; d'aucuns ont même repris du caviar entre deux aphorismes
creux. Les politiques ont laissé au clou leur parole de tribuns pour donner
dans le mélodrame, main sur le cœur et œil humide, amadouant le tout venant
pour mieux l'endormir, recréant à leur gré, Cour et privilèges.
Ouvrir un livre, aller voir une exposition, parler à quelqu'un sans lui parler de soi, écouter une sonate, se taire et regarder les fleurs éclore, sont, dans ce contexte, autant d'actes révolutionnaires. Ils sont improductifs, marginaux, hors du circuit de la consommation donc incontrôlables. Ils affirment la primauté de l'esprit sur la matière sans rien chercher à prouver, sans rien chercher à gagner qui soit immédiatement traduisible en termes concrets. La culture ne se pèse pas ; elle est sans valeur marchande. Dans le monde dans lequel nous vivons, pour reprendre un thème recemment et remarquablement développé dans le blog d'Henri-Pierre, elle ne fait pas le poids. Mais pour qui prend le temps de s'arrêter, d'observer et de chercher à comprendre, elle est une porte ouverte sur le monde, qui éloigne ceux et celles qui s'y livrent, à l'expresse condition de n'appartenir à aucune coterie, de toutes les Bastilles où ce et ceux qui nous gouvernent voudraient nous voir à jamais enfermés.
Accompagnement musical :
Jean-Baptiste DAVAUX (1742-1822),
Symphonie concertante en sol majeur pour deux violons principaux, mêlée
d'airs patriotiques (publiée en 1794) :
3ème mouvement : Allegro moderato.
Werner EHRHARDT et Andrea KELLER,
violons.
CONCERTO KÖLN.
Extrait de :
La prise de la
Bastille, musique de l'époque révolutionnaire. 1 CD
Capriccio 10280.
Les peintures illustrant ce
billet sont de Charles THÉVENIN (1764-1838) et se trouvent toutes au Musée
Carnavalet, à Paris :
La fête de la
Fédération du 14 juillet 1790 (1792), huile sur toile.
La prise de la
Bastille (c.1793), huile sur toile.
Un vainqueur de la
Bastille (1789), huile sur toile.




