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Narcisse

Narcisse,
quelle bonne raison de n'aimer que toi vas-tu inventer aujourd'hui? Quelles sont les qualités que tu ne t'es pas déjà reconnues qui subitement s'offrent à tes yeux? Quel détail de ta beauté, caché jusqu'ici, ton miroir va-t-il faire apparaître? Quelle nouvelle occasion de t'estimer passionnant et inoubliable vas-tu découvrir ? Quelle exposition iras-tu voir, quel livre liras-tu, juste pour te vanter ensuite de l'avoir fait? Quelle mode nouvelle suivras-tu pour ne pas te sentir à la traîne de ceux qui pourraient avoir l'impudence d'être plus regardés que toi?
Narcisse,
on est tous un peu comme toi. On se soucie exagérément de notre première ride ou de notre plus petit surpoids. On est prompts à se satisfaire des moments où on s'est jugés alertes, spirituels, brillants. On pense que l'univers, même s'il se réduit à nos proches, tourne autour de nous. On donne notre avis sur tout, et surtout sur ce qui ne nous concerne en rien. On se gave d'informations ou de culture à une vitesse telle qu'on a à peine le temps de déglutir, qu'on risque à chaque instant de s'étouffer et qu'on finit par recracher tout cru ce qu'on n'aurait, de toutes façons, pas été capables de digérer. On a peur de vieillir, mais, plus encore, d'être dépassés, oubliés. On est tous un peu comme toi : prisonniers.
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Narcisse,
si nous n'y prenons garde, nous finirons comme toi. Notre reflet nous obsèdera tant qu'il finira par nous avaler. Il suffirait pourtant que nous cessions de nous contempler et que nous relevions la tête pour voir ce que nous sommes en train de laisser filer, pour nous âpercevoir que c'est la vie même qui est en train de nous échapper. Un peu moins d'égocentrisme pour vraiment rencontrer l'autre, pour pouvoir l'écouter et comprendre ce qu'il a à nous dire, pour cesser, aussi, d'être dépendant du regard qu'il porte sur nous, pour pouvoir réellement aimer, sans jamais chercher à prendre et encore moins à retenir, pour permettre aux arts et aux signes de nous parler au coeur. Un peu moins de "moi", c'est beaucoup d'air en plus.
Narcisse,
si tu veux, tu peux apprendre à essayer d'être humble. Le monde tournera aussi bien en ton absence : ça fait des millénaires qu'il se passe de toi. Détourne un instant les yeux de ton miroir et regarde en toi-même ; ose toucher du doigt la solitude qui est la tienne, celle de ceux qui n'ont toujours misé que sur dehors quand c'est dedans qu'il fallait construire. Tu hésites, ce vide t'effraie : tu en es arrivé à avoir peur de toi.

Narcisse,
pourtant, c'est cet inconnu qui est le plus riche de promesses, c'est en lui que sommeillent tous tes possibles. Tu as tout à gagner à aller jusqu'à toi. Il faut juste du courage, de la confiance et de la patience, et, si tu le veux vraiment, tu les trouveras. Et si la tâche te paraît trop difficile, si tu préfères ton aveuglement, ton égoïsme, à l'éveil, je ne te blâmerai pas. Je partirai sans bruit pour vous laisser tous deux, et ton fantôme, et toi.

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