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Partir

TITRE_IMAGEJe ne compte pas les jours qui me séparent de mon départ. Le moment de partir vient toujours à son heure. Bien sûr, l’instant venu, je presserai le pas pour ne pas rater le train, je vérifierai dix fois mon billet, le numéro du quai et l’heure d’arrivée. Mais ce que j’attendrai surtout, c’est ce moment d’entre-deux, cet espace neutre qui s’instaure entre le moment où le train démarre et celui où il arrive à destination. Ce sont des instants étonnamment libres où tout devient possible, poursuivre son voyage, s’arrêter en chemin, faire demi-tour, et où l’imprévisibilité des rencontres gagne un relief inédit, car, après tout, cet autre qui me parle depuis qu’on est partis, qu’est-ce qui m’empêcherait de le suivre si une envie commune s’imposait ? Le fait qu’on m’attende à l’arrivée ? Un coup de fil et l’affaire est réglée. Car, finalement, est-on jamais vraiment certain que quelqu’un espère notre arrivée ? Le plaisir des retrouvailles est un enchantement fugace, et il serait prétentieux de croire ou de prétendre que le simple fait que nous arrivions peut rendre heureux quelqu’un, comme si la joie pouvait dépendre du fait que nous soyons là ou pas. Il faut nous résoudre, même si cette perspective nous dérange ou nous désole, à n’être essentiel pour personne, à n’être pas le vecteur privilégié du bonheur, à n’être qu’un passager dans la vie d’autrui, qui ne se distingue des autres que par la durée pendant laquelle il va poser son bagage et par ce que ce dernier contient. Une fois admise, digérée et partagée, cette évidence rend à chacun sa liberté dans toute sa plénitude, puisqu’il peut choisir en toute sérénité ou d’être là et ou d’être absent, sans se dire que cette résolution pourra affecter l’autre. Affranchis de l’angoisse du départ et la fébrilité du retour, comme il devient aisé de goûter le simple bonheur d’être réunis !
Pour le moment, je me contente de m’imaginer en train de regarder au travers de la vitre du wagon pour laisser le paysage défiler en moi, sans plus d’autre souci que le délice de l’instant, lorsqu’on s’oublie soi-même pour ne devenir qu’un milieu neutre où tout peut potentiellement prendre racine et s’épanouir. Il n’y a plus de moi, plus de pensée dirigée, plus rien d’autre qu’un défilement régulier d’images qui m’envahit tout entier et me fait fermer mon livre.
Je ne suis pressé ni de partir, ni d’arriver.
Je suis juste heureux d’être vivant.

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