Lundi 31 Juillet 2006
L'ombre d'Eurydice
Par jardinbaroque, Lundi 31 Juillet 2006 à 17:50 GMT+2 dans Intimités
Orphée,
Tu ne peux pas passer toute ta vie en regardant éternellement en arrière. Maintenant que son image s’est évanouie, tu n’as plus d’autre choix, si tu veux encore vivre, que de faire demi-tour et regarder droit devant toi, même si tu n’entraperçois le chemin qui s’offre à toi qu’au travers du rideau de tes larmes. Le corps qu’on a étreint et aimé avec une fougue qui ressemblait à de la rage ne peut pas revenir du royaume des morts, et s’il se présentait tout de même à toi, tes bras n’enlaceraient que de la fumée.
Nous portons tous en nous la trace d’affections défuntes, et chacun de nous se tourne encore de temps à autre vers les portes de l’Hadès où elles ont disparu, en essayant, les yeux plissés, de capturer une fois encore le visage de l’être aimé au moment où il nous a quitté. Là est l’origine de notre nostalgie. La nostalgie, étymologiquement, c’est le mal du pays. Et c’est peu de dire qu’il est des corps qui nous sont plus précieux que toutes les patries. Le corps de l’autre, de celui qu’on a choisi, c’est le lieu où l’on se sent chez soi, celui ou plus rien d’autre n’a d’importance que le partage, celui qui ne connaît nulle frontière, ni celles du langage, ni celles de la société. C’est une terre libre qui n’est accessible qu’aux deux personnes qui décident de s’y retrouver à un moment du temps.
Mais prends garde. La nostalgie est un poison pernicieux. Sa douceur fait vite oublier qu’elle n’en est pas moins un puissant toxique. Regarde autour de toi. Combien d’entre nous vivent-ils entourés par des souvenirs qu’ils se remémorent inlassablement pour se tenir chaud, en oubliant que l’engourdissement qu’ils leur procurent ressemble à s’y méprendre à celui qui précède la mort ? Combien d’entre nous font-ils de leur existence une inextinguible traque aux fantômes, qu’ils espèrent trouver non pour les combattre, mais pour faire corps avec eux ? Ils oublient un peu vite combien notre mémoire peut se révéler d’une inquiétante inexactitude et combien cette approximation nous porte à idéaliser exagérément les instants de bonheur que nous avons vécus ou que nous avons cru vivre.
C’est toujours mieux avant, même si ça ne l’est pas, et cette dépendance à rebours que nous entretenons avec notre passé est bien souvent notre meilleure et pitoyable excuse pour négliger de vivre le présent dans toute sa plénitude et refuser de nous projeter dans l’avenir, même le plus immédiat. Mais rien ne sera jamais comme avant, et il est aussi inutile que dangereux de s’obstiner à faire du bouche à bouche à ses souvenirs en espérant les ranimer. Orphée, le passé est mort et c’est bien ainsi, surtout s’il a bien vécu. Ne commets pas l’erreur de chercher dans les êtres qui croiseront ta route et auxquels tu t’attacheras une réplique de ce que tu as déjà vécu. Ce serait rendre un bien mauvais service et à eux, et à toi. Ne sens-tu pas à quel point il peut être avilissant pour l’autre de ressentir, même obscurément, qu’il n’est que quelqu’un qui rappelle quelqu’un d’autre, qu’il n’égalera jamais ? Ne réalises-tu pas l’étendue du mépris de l’autre qu’il faut avoir en soi pour raisonner ainsi ? Crois-tu vraiment que c’est en niant le caractère unique qui existe dans toute rencontre et la richesse que possède chacun d’entre nous que tu progresseras sur la voie de l’éveil et de la liberté ? Tu n’as pas le droit de reprocher à qui que ce soit de n’être pas conforme à ce que tu crois être un idéal et que tu as perdu, pas plus qu’il ne t’appartient de faire supporter à d’autres le poids de ta haine de l’avoir laissé t’échapper.
Orphée, pourquoi courir ainsi après une ombre qui à jamais s’enfuit de toi quand il te reste tant à vivre ? Serait-ce pour te punir de n’avoir pas su la garder ? Serait-ce par lâcheté, tant il est finalement tellement plus confortable de se cantonner à ce que l’on connaît déjà plutôt que de tenter le grand saut vers l’inconnu ? Souviens-toi de l’Orphée de la Fable, qui pour être resté sourd aux promesses du présent qui s’offrait à lui a été mis en pièces. Ce pourrait être ton sort si tu te laisses engluer par ta nostalgie et ne donnes pas congé à ton passé : aveuglé par lui, tenu en laisse par tes fantômes, tu ne percevras rien de ce qui peut t’attendre. Tu oublieras de vivre, tu n’auras goût à rien, et cette cécité dont tu seras l’auteur, t’ôtera tout bonheur et un jour te tuera.




