Mercredi 2 Aout 2006
Les combats inutiles
Par jardinbaroque, Mercredi 2 Aout 2006 à 22:07 GMT+2 dans Intimités
Il est des situations où l’action que nous pouvons avoir est aussi fructueuse que de tenter de vider l’océan avec une cuillère à café, des circonstances où nous dépensons notre énergie en vain. Qui d’entre nous n’a jamais été confronté à cet intense sentiment d’impuissance face à l’immobilisme voire à l’endormissement de quelqu’un qui nous aurait demandé notre aide mais qui s’illusionne en pensant que les solutions vont arriver sans effort ?
On a beau faire ou dire, il existe en chacun de nous des inerties qui font barrage à notre avancée vers le mieux-être, ou, pour parler plus justement, vers l’être mieux. Une expression populaire veut que la patience ait des limites ; il semblerait plutôt que ce soient nos propres limites qui imposent des bornes à bien des aspects de notre personnalité et à de nombreux instants de notre vie. Ce sont elles, en effet, qui nous empêchent de vivre pleinement les petits moments de joie quotidiens qui s’offrent à nous, et que seule notre insupportable arrogance nous porte à mépriser comme trop infimes pour nous, ce sont elles qui font grandir démesurément notre égoïsme, tant nous nous crispons sur le peu que nous estimons nous appartenir, ce sont elles qui brouillent notre conscience au point de nous rendre incapables de discerner ce qui nous élève de ce qui nous avilit, ce qui nous rend libre de ce qui nous enchaîne, et nous font voguer d’une dépendance à l’autre, ce sont elles qui rétrécissent notre horizon quand nous pourrions n’assigner aucune borne à notre esprit.
Certains d’entre nous ont cependant la « chance » de croiser sur leur chemin une ou plusieurs personnes qui, sans jamais imposer quoi que ce soit, vont simplement, mais de toute leur âme, les aider à repousser petit à petit, voire à dépasser, leurs limites, à permettre à un air tout neuf de circuler dans leur vie, à regarder avec confiance vers demain en jouissant pleinement d’aujourd’hui, les démons du passé étant tenus en respect, les peurs désamorcées, voire dépassées. Ces instants, fruits d’un véritable travail de fond sur soi-même, où tout semble possible, et ou, bien souvent, tout l’est réellement, sont précieux, inestimables. Ils sont même quelquefois uniques. Pourtant, inexplicablement, cet élan souvent va buter contre un subit refus d’obstacle. La belle mécanique de l’avancée s’enraye, le moteur tousse et finit par s’arrêter. Alors on s’échine pour le faire repartir, on pousse, on tire, on se met en quatre et en nage, mais rien n’y fait. Pendant un court moment, on se retrouve désemparé. Puis on réfléchit, on analyse pour tenter de percevoir quelle peut être la cause de cette soudaine immobilité. Et, généralement, les mêmes causes remontent à la surface : on est allé trop loin, on a osé remettre en question ce qui pour nos esprits chancelants est essentiel : l’image lissée jusqu’à l’insignifiance, les conforts qui sentent l’engourdissement, les rassurantes habitudes. On se croyait en mesure de tout porter sur ses épaules. Ces ridicules fétus de paille nous ont fait mettre genou en terre.
Pas plus qu’il n’est loisible à quiconque de changer le monde à lui tout seul, il ne nous est pas possible de lutter contre le manque de courage et de volonté de quelqu’un. On aura beau tenter de prouver à l’autre qu’il va s’écraser contre un mur, essayer de lui faire toucher du doigt que les valeurs qu’il érige en dogmes l’amènent à construire sur du sable, rien ne l’empêchera de retomber dans l’apathie et la somnolence s’il l’a décidé. On ne peut pas batailler contre un esprit que satisfont ses limites, et qui devient donc sourd aux conseils, aveugle aux faits et imperméable aux présages. Rien ne le fera bouger s’il ne le fait de lui-même, quand bien même on lui livrerait les secrets de l’univers sur un plateau d’argent. Il reste seulement à quitter en silence le champ de bataille, avec, certes, un amer goût d’inachevé à la bouche, mais également avec la conviction d’avoir fait de notre mieux avec les forces dont nous disposions, avec la conscience de l’immensité du travail restant à accomplir, et l’épouvantable certitude que la défaite qui s’annonce ne sera pas la nôtre.




