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Le regard mort

« Vous qui passez sans me voir… »TITRE_IMAGE

Quoi de plus banal que les paroles de cette vieille chanson ? Et pourtant, combien de fois, et à combien de personnes pourrions-nous, chaque jour, l’offrir comme une parfaite synthèse de leur attitude ? Si on considère le caractère imprévisible des mutations, il est presque surprenant que la majorité des Hommes ne se soit pas éveillée un matin avec des paupières obstinément closes tant il semble que beaucoup d’entre nous n’utilisent pas les yeux dont la nature les a dotés.
Certains vont au bout du monde, d’autres arpentent églises et musées, tous animés par le même désir : voir ce qu’ils n’ont jamais vu. Mais prennent-ils le temps de s’arrêter aussi longtemps qu’il convient et de regarder vraiment ce qui s’offre à leurs yeux ? Il semblerait que non, tant on ne s’autorise plus aujourd’hui le droit d’être lent. Il faut aller vite, le temps est précieux, l’ennui guette à chaque instant : autant d’excuses pour ne jamais se poser. Si on ajoute à ceci notre foncière indifférence envers ce qui ne nous est pas immédiatement profitable, le tableau est complet. Les moins aveugles d’entre nous voient, la majorité se contente d’apercevoir, mais bien peu regardent. Et, au fond, pourquoi gaspillerions-nous nos précieuses minutes à contempler un paysage ou une toile, à tenter de sentir ce à quoi ils s’adressent au fond et au-delà de nous, quand le bénéfice qu’on peut en tirer semble maigre, et qu’il est tellement plus facile de passer à toute vitesse d’une image à l’autre ? Combien d’entre nous vivent ainsi pendant des années au même endroit sans jamais prendre le temps de regarder vraiment ce à quoi ressemble leur décor quotidien ? Ce sont généralement les mêmes qui vont courir le globe pour y trouver du dépaysement, alors qu’ils ignorent à quoi ressemble la rue d’à-côté. Cette superficialité, par le vide qu’elle met à jour, finit par donner le vertige.
Cette attitude se retrouve malheureusement dans les rapports que nous entretenons avec ceux qui nous entourent. Combien de gens, proches y compris, négligeons-nous de regarder vraiment ? Pris dans les filets de l’ego, pressés par le temps qui pourrait nous manquer pour rendre à notre petite personne le culte qu’elle mérite, aveuglés par notre démente indifférence vis-à-vis de ce qui ne nous touche pas directement, nous vivons à côté de l’autre sans le voir, et si on le croise souvent, y compris dans les rapprochements les plus intimes, on le rencontre bien peu. Il suffit d’observer autour de soi pour trouver chaque jour des preuves de notre irrémédiable infirmité. Combien de « je n’aurais jamais pensé ça de lui », de « elle ne m’avait pas habitué à ça » et de « si j’avais su, j’aurais profité de sa présence pendant que c’était possible » avons-nous déjà entendu ? A tous, nous pourrions apporter la même réponse : si tu avais un instant consenti à lever le nez de ton nombril et pris de ton temps pour regarder l’autre, tu n’éprouverais sans doute, aujourd’hui, ni surprise, ni regrets. Mais, nous rétorquera-t-on, si l’autre avait des choses à nous dire, il lui suffisait de nous en parler. Nous sommes si ouverts et si tolérants, etc. Mais si l’autre nous avait parlé, l’aurions-nous écouté ou simplement entendu, quand nous le voyons à peine et ne le regardons pas ? Voici une bien belle preuve d’éveil que de se dédouaner de ses erreurs en les attribuant aux manques, réels ou supposés, de l’autre. Il est vrai qu’il est tellement plus rassurant pour nos petits esprits d’estimer que c’est l’autre qui est muet, quand c’est nous qui sommes trop souvent aveugles, sourds et stupides.
De combien de bonheurs avortés, de dialogues trop vite interrompus, de rancoeurs dévorantes, de vains espoirs, de prises de conscience illusoires, devrons-nous payer notre aveuglement avant que se produise un improbable réveil ? Combien de gens oublierons-nous d’aimer et ferons-nous semblant de regretter, alors qu’il était en notre pouvoir d’apporter toute l’attention qu’ils méritaient à ceux que nous pleurons maintenant et de cheminer à leurs côtés autant qu’eux et nous le désirions ? Les larmes que nous versons dans les cimetières sont inutiles si nous ne prenons pas conscience, à travers notre peine, de l’urgence qu’il y a à regarder enfin l’autre et à bénir les instants miraculeux qu’il pourrait nous être donné de partager avec lui. Faute de quoi, il est infiniment plus juste de nous avouer à nous-mêmes que notre vie sent déjà la tombe, et que nous partageons déjà avec ce cadavre le même regard mort.

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