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Les tricheurs

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Faire semblant. Voilà un jeu auquel nous sommes très forts sans avoir à nous entraîner beaucoup. Serait-ce une réminiscence de l’enfance où nous passons le plus clair de notre temps à s’inventer des histoires tant la réalité nous semble fade, car privée, à nos yeux, de toute dimension merveilleuse ? Nous devenons aveugles très tôt, soit par notre propre faute, soit du fait de l’absence, à nos côtés, de quelqu’un qui pourrait nous apprendre à regarder le monde tel qu’il est, à prendre conscience qu’il porte en lui les possibles les plus fantastiques et qu’il mérite donc que l’on s’arrête pour l’observer réellement sans chercher à le travestir. Alors qu’on encourage, dès le plus jeune âge, les enfants à ne pas mentir, ne serait-il pas judicieux de les inciter, dans le même temps, à ne pas se mentir ?
Voici un des travers majeurs que nous portons en nous : non seulement, nous trompons les autres, mais nous nous abusons encore plus nous-mêmes. Les jeux de l’enfance se prolongent quelquefois très tard : tant de nos actions comptent finalement « pour du beurre ». Faire semblant d’écouter l’autre, prétendre lui porter de l’intérêt, sauver les apparences, promettre : autant de parties où les dés sont souvent pipés, et où l’on fait croire l’issue incertaine quand le résultat est écrit d’avance. Il faut beaucoup de lâcheté envers soi-même et de mépris envers l’autre pour ne pas parvenir à s’avouer, à lui avouer, que l’on triche par peur de perdre sa considération, son affection, son soutien, et que l’on tremble de se retrouver subitement seul face à soi. C’est se révéler un bien piètre collaborateur, un bien futile ami, un bien inconsistant compagnon que de ravaler l’échange que nous avons avec l’autre au rang d’un jeu de dupes, dont on est si certain de tirer les ficelles qu’on ne s’aperçoit même pas à quel point elles sont grossières et finiront par nous rester dans les mains. Et pourtant, combien d’entre nous ont eu, ont et auront cette attitude qui les conduira tôt ou tard à regarder le bout de leurs souliers et à réaliser trop tard l’ampleur du gâchis dont ils seront à l’origine ?
Il serait finalement si simple d’accueillir l’autre, tel qu’il est et non tel que nous voudrions qu’il soit, d’apprendre à le connaître avant de décider s’il est en mesure de nous apporter ou pas ce dont nous avons besoin. Ce serait un comportement tellement plus noble et respectueux que nos contorsions ou nos atermoiements, tous ces petits arrangements peu glorieux que nous prenons avec la réalité pour faire durer, au prix, parfois, des mensonges les plus vils, ce sur quoi nous sommes incapables, car trop aveugles et trop égoïstes, de nous positionner clairement. Les jeux de dupes ne durent qu’un moment, car nous avons toujours un instant de faiblesse qui nous trahit et permet de laisser deviner à l’autre que nous le trompons. Et le pire cadeau que cet autre dont nous avons, consciemment ou non, trahi la confiance est certainement qu’après un dernier regard, il nous abandonne avec nous-mêmes pour unique compagnon.

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