Jeudi 10 Aout 2006
Vous m'oublierez
Par jardinbaroque, Jeudi 10 Aout 2006 à 22:58 GMT+2 dans Intimités
Franchir le pas de la porte en prenant bien soin de refermer derrière soi. Le bagage au dos est léger : pour tenter d’aller loin, il faut emporter peu et laisser en arrière tout ce qui alourdit. Ne pas avoir peur de regarder devant soi ; hier et ses fantômes se passeront de moi. Les départs sont à la fois de plume et de plomb. Je crois que tant qu’on ne parvient pas à faire sienne l’évidence que l’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, que tout ce qui est né doit nécessairement mourir un jour, et que les événements se moquent infiniment de notre assentiment, on se condamne à sentir cette infinie pesanteur qui marque tout au revoir que l’on sait définitif. A bien y réfléchir, d’ailleurs, tous nos au revoir sont définitifs : il faut être, en effet, bien présomptueux pour oser parier que nous reverrons un jour qui nous quittons. « A demain » est incertain, « à bientôt » est utopique, « toujours » relève d’une dimension qui dépasse largement ce hoquet du temps que nous appelons notre vie. Si l’on prend la peine de suivre un peu les traces, parfois bien fragmentaires, qu’ont bien voulu nous laisser ceux qui, longtemps avant nous, ont tenté d’apercevoir et de décrire les formes du monde et de comprendre comment cet atome agité qui s’appelle l’Homme s’y insère, c’est le même constat qui revient inlassablement : le temps nous échappe et s’enfuit, tout est toujours en train de changer. Héraclite d’Ephèse, au VIème siècle avant notre ère, a magistralement défini notre condition et celle du monde où nous vivons en deux mots lapidaires : π?ντα ρει (panta reï). Tout s’écoule.

Et nous voudrions, nous, lutter contre cet inéluctable état de fait, quand il suffit juste d’ouvrir les yeux pour prendre conscience de sa justesse ? S’accrocher désespérément, lutter contre l’inévitable, ramer à contre-courant : que d’énergie dépensée en vain, quand il y a tant à faire. Ne serait-il pas plus pertinent de se laisser porter par le courant, qui, quoi que nous fassions, finira immanquablement par nous conduire là où nous devons aller ? Aller à la dérive, alors ? Certes pas. Se laisser flotter en toute lucidité, avec la pleine conscience que l’on abdique tout contrôle face à l’ordre naturel des choses, voici ce dont il s’agit. Il existe un mot pour résumer cela : lâcher prise. Il faut beaucoup d’humilité pour y parvenir, car il est nécessaire de réaliser pleinement qu’une grande partie de ce que nous vivons échappe à notre volonté, et que, foncièrement, ni le monde, ni les gens qui nous entourent n’ont besoin de nous. Lâcher prise, c’est s’apercevoir de notre petitesse et l’accepter, c’est admettre notre caractère transitoire, c’est se détacher de tous les attachements (sociaux, matériels, affectifs) dont nous recherchons tant le côté rassurant et douillet. C’est, en quelque sorte, faire le tour de sa solitude pour mieux renaître, grâce à ce détachement, ouvert à tout ce que nous pouvons saisir, sensible à tout mais esclave de rien. C’est, ainsi, gagner sa liberté. Qu’on ne se méprenne pas : c’est l’exact inverse de l’indifférence, qui n’est, au fond, qu’une dépendance de plus, qui nous oblige, de notre propre chef ou inconsciemment, à un travail d’anesthésie destiné à ce que rien ne nous atteigne, et qui nous assèche au lieu de nous nourrir. Etre indifférent, c’est la pire des morts. C’est une lente suffocation volontaire qui finit par nous éteindre.
Ne pas trembler au moment de partir. Lâcher prise sur ce sur quoi nous n’avons plus de prise. Se dire que l’on a fait ce qu’on a pu, mais que l’égocentrisme n’est qu’un synonyme de la surdité. Penser que qui nous quitte a jugé qu’il serait plus heureux sans nous et que respecter son choix et s’effacer est la plus belle preuve d’amour que nous puissions offrir. Souhaiter bonne chance, espérer des vents favorables. Garder la conviction qu’on n’est indispensable à personne, et que l’amnésie est le garde-fou idéal de bien des gens.
Alors que ce que nous avons vécu continuera longtemps à m’habiter, votre mémoire, plus rapidement que vous ne le croyez, vous fera opportunément défaut.
Vous m’oublierez.




