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Un sentier écarté

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Ca ressemble à un sentier de montagne. Ca grimpe un peu rudement, il y a des multitudes de cailloux qui roulent sous les pas du marcheur et le déséquilibrent souvent, des virages brusques, des étranglements où l’on doute d’avoir assez de place pour passer, des précipices tout autour qui menacent, des éboulements imprévus. Le brouillard, le froid et le soir y arrivent très rapidement et sans crier gare. C’est un chemin étroit et difficile, que beaucoup trouveront inhospitalier, voire hostile. On s’y dépense beaucoup non seulement pour avancer, mais même pour simplement tenir debout. On y est en plein soleil quand on désirerait trouver un peu d’ombre, il y fait humide quand on grelotte de froid. C’est une route impossible.
En contrebas, au loin, on aperçoit une voie de grande circulation, toute droite et noire, vue d’ici. Il y a des péages qui scintillent, des anneaux indiquant la direction à prendre, des entrées et des sorties bien balisées, des terre-plein infranchissables, des bandes d’arrêt d’urgence en cas d’incident, de l’asphalte lisse et sécurisée. On y roule vite ; il y a même, par endroits, des voies où sont relégués les véhicules dont la lenteur perturberait la rapidité compulsive du reste des conducteurs. Il n’y fait jamais vraiment nuit, on n’y est jamais vraiment seul, on n’en sort pas comme on le souhaite, on ne peut pas y faire demi-tour immédiatement. Elle n’est peuplée que de machines, la présence humaine y est exceptionnelle et souvent en péril. C’est une autoroute confortable.
Libre à chacun de choisir le chemin qu’il va emprunter pour se rendre là où sa vie l’attend, et de déterminer son allure en fonction de l’impatience qu’il a d’atteindre son point d’arrivée. La voie rapide doit avoir bien des atouts, si l’on en juge par le volume sans cesse croissant de ses usagers. La hâte et le confort d’un itinéraire soigneusement balisé semblent être des valeurs sûres du monde dans lequel nous vivons. Mais, me direz-vous, ne s’élève-t-il pas, au contraire, de plus en plus de voix pour revendiquer le droit à une certaine lenteur et à l’originalité de leur parcours ? Certes, oui, mais regardons les choses d’un peu plus près. Combien de ceux qui clament haut et fort leur désir d’indépendance et de non-conformisme vivent-ils vraiment en cohérence avec ce qu’ils affichent ? Il ne suffit pas de saturer sa maison d’encens, de la garnir de meubles venus d’ailleurs, spatialement ou temporellement, d’aller passer tous ses week-ends à la campagne, d’avaler à la suite Confucius, Lao Tseu et Desjardins pour déclarer vivre autrement. Combien de ceux qui estiment avoir rompu avec le vide du monde vont-ils, dès qu’ils regagnent leur domicile, allumer mollement leur téléviseur ou monter dans leur voiture pour aller chercher une baguette de pain à 300 mètres de là ? On n’a pas le choix, me direz-vous, et il faut bien se résoudre à vivre dans le monde tel qu’il est. Ne soyons pas utopistes, en effet. Il ne s’agit pas de rompre brutalement avec la société et d’aller se retirer immédiatement au sommet d’une montagne. Il faut, tout d’abord, se poser vraiment et prendre tout le temps nécessaire pour s’observer de l’intérieur, sans complaisance, afin de pouvoir répondre à deux questions simples : qui suis-je et que veux-je faire de ma vie. Si ces questions paraissent simples, les réponses peuvent mettre des années à se dessiner. Il faut accepter cette lenteur ; les illuminations ne sont pas monnaie courante. Ensuite, passer en revue, sans rien omettre, tout ce qui tisse notre quotidien : position sociale, attachements, possessions de tout ordre, et discriminer l’accessoire de l’essentiel. Ne conserver que l’essentiel, qui est généralement fort mince. Continuer de creuser inlassablement notre personnalité et en démonter un à un les rouages pour sentir la chaîne de nos dépendances, pour comprendre ce qui nous fait agir. Et, au bout du processus, se débarrasser comme d’une gangue boueuse de tout ce qui alourdit et freine, jeter l’ego par-dessus bord et retrouver enfin un soi déshabillé, libéré de tout ce qui l’obscurcit, en pleine lumière, en toute liberté.
Ce chemin est long, escarpé, aventureux, solitaire, incertain. On peut l’emprunter sans rompre complètement avec la société. Il nous permet seulement de garder de salutaires distances avec elle, de ne pas s’y laisser engluer et de nous déterminer en fonction de ce que nous voulons réellement, sans rien qui soit imposé de l’extérieur. Pour autant, ceux qui choisiront l’autoroute ne sont pas blâmables. Qui sommes-nous pour juger ? On peut parfaitement souhaiter ne vivre que dans le confort et l’absence de questionnement. C’est, somme toute, un lot assez commun. Mais qu’on ne vienne jamais, ensuite, se plaindre de l’ennui, du malheur et de la solitude qu’on aura soi-même convoqués, par aveuglement et par paresse.
Au bout du sentier abrupt, au-dessus de la mer des nuages, là où l’air est pur et raréfié, le soleil, qui, imperturbablement, brille de toute éternité, attend chaque voyageur qui aura fait l’effort de venir le contempler.

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