Dimanche 13 Aout 2006
Labyrinthe
Par jardinbaroque, Dimanche 13 Aout 2006 à 19:38 GMT+2 dans Intimités
Icare,
cela fait des mois que tu tournes en rond dans les couloirs sans fin du Labyrinthe sans jamais en entrevoir l’issue. Les corridors sont sombres, humides, malodorants et la lumière du soleil peine à les atteindre. Tu avances la peur au ventre depuis que tu as entrevu, au détour d’une allée, la croupe du Minotaure, cet homme moitié animal ou cet animal moitié homme, un monstre né des amours truquées d’une femme et d’un taureau. Tu ne l’as aperçu qu’une fois, mais tu t’es montré prudent depuis, de façon à être sûr de ne jamais le croiser de nouveau. Cependant, sa présence t’obsède, son image semble s’être gravée dans ton esprit et dans ta chair, et refuse de te quitter. Tu ne cherches pas vraiment à la chasser, d’ailleurs : elle est devenue une sorte de compagne de tous les instants dans cet endroit où tu te sens si seul. Il t’arrive de plus en plus fréquemment d’imaginer l’accouplement de cette femme si ravagée par le désir qu’elle a fait confectionner une vache d’airain où elle s’est placée pour se faire saillir et de la puissante bête écumante trompée par ce subterfuge. Il te semble que c’est toi qui l’as pénétrée. Cette pensée te fait porter la main à ton sexe raidi.
Icare, plus les jours passent, et plus tu t’égares dans le dédale de tes désirs. Tu regardes le ciel qui te semble inaccessible, puis tu baisses les yeux et t’enfuis t’isoler dans un recoin pour y refaire surgir les images qui te donnent un plaisir aussi factice que leur propre nature. Mais elles te tiennent chaud, elles te rassurent dans les ténèbres tournoyantes du Labyrinthe. Tu les chéris tellement que tu n’as de cesse de les convoquer de façon de plus en rapprochée, toujours plus précises, toujours plus brûlantes. Tu ne réalises pas à quel point elles t’empoisonnent. Et combien sont comme toi, Icare, prisonniers de leurs désirs ? Combien se laissent ainsi emmurer vivants en eux-mêmes pour avoir suivi aveuglément et savamment entretenu des fantômes qui leur paraissent maintenant plus attrayants que la réalité ? Combien ont sacrifié ce qui les élevait, certes au prix d’importants efforts, sur l’autel de la facilité offerte par des simulacres emplis de vide ? Combien ont menti et se sont mentis pour pouvoir conserver tout un trésor de spectres en refusant de voir qu’il était, en réalité, une boîte de Pandore ?
Les désirs que, par vain orgueil ou par paresse, nous ne parvenons pas à maîtriser sont une poignée de sable jetée aux yeux de notre conscience. Ils nous aveuglent et nous font rompre avec le réel avec tant de force que nous finissons par perdre tous nos repères et agir en toute incohérence. Sous le masque de l’idéalisation, ils nous clouent au sol boueux sur lequel ils finiront par nous conduire à nous rouler en nous faisant croire que c’est un pur délice. Ils parviendront un jour à nous rendre stupides, hermétiques à tout ce qui ne renvoie pas à eux. Pourquoi, me diras-tu, nos désirs ont-ils tant de puissance ? Ose les affronter, et tu verras où se cache le secret de leur pouvoir. Ces envies qui t’obsèdent tant qu’elles ont fini par te rendre totalement dépendantes d’elles ne sont que des reflets de ton ego. Elles sont tout ce que tu ne partages pas et te renvoient inlassablement à toi-même. Au travers d’elles, c’est à toi que tu aimes et à qui tu rends un culte, tant tu te laisses griser par ces fantasmes dont tu es toujours le héros, humilié ou vainqueur, où rien n’échappe à ton contrôle, où tu es enfin le maître. Ce que tu désires n’est rien d’autre que toi-même, un toi que tu idéalises en le faisant, à ta guise, plus beau, plus riche, plus puissant, et que tu brûles de rejoindre afin de devenir enfin un héros pour de vrai. Mais tu te trompes, Icare. Ce sont tes désirs qui te maîtrisent et te tiennent en respect, et le fantôme idéal qu’ils font danser devant tes yeux est tout, sauf toi-même. Le vrai toi, tu ne le découvriras que lorsque tu ne seras plus dépendant de rien, et en premier lieu de ton égocentrisme monstrueux, ce Minotaure impitoyable, et lorsque ton désir de possession, toujours renouvelé, aura fait place à la simple joie de l’accueil et du partage. Alors, tu retrouveras ta lucidité. Tu pleureras peut-être sur tout le temps que tu auras perdu et sur tout ce que tu auras laissé t’échapper pour mieux te livrer à la morsure envenimée de tes envies, mais tu cesseras d’être la dupe séduite et consentante d’images qui t’enferment chaque jour un peu plus en toi-même, la main crispée sur ton égoïsme comme sur une gâchette.
Mais tu te lèves, Icare, ton regard s’affermit. Tu t’en vas voir ton père, prisonnier lui aussi. Tu le supplies de trouver au plus vite un moyen de s’évader du Labyrinthe. C’est un homme ingénieux et qui est prêt à tout pour te venir en aide. Au bout de quelques jours, il a fabriqué deux paires d’ailes qu’il attache à présent à tes épaules et aux siennes, vous donnant à tous deux l’espoir d’une échappée. Ecoute son conseil : ne cède pas à l’orgueil en pensant que ce commencement sur le chemin de la liberté est un aboutissement. Ne t’approche pas trop du soleil, tes ailes ne tiennent que par de la cire.
La voie est longue, Icare, pour espérer sortir du Labyrinthe, et on y parvient jamais seul. Encore faut-il que lorsqu’on nous offre les ailes qui nous permettent de nous en échapper, et qu’on prend la peine de nous expliquer comment les utiliser, nous ne demeurions pas sourds à la sagesse des avis qu’on nous donne, car trop imbus de nous-mêmes pour les entendre. L’arrogance de penser qu’on est prêts pour l’envol, alors qu’on reste liés par des chaînes d’acier au monde de nos désirs, et l’oubli que l’on a que ce qui nous soutient n’est encore attaché que par de la cire, causera notre chute. Et, comme l’Icare de la fable, les profondeurs de la mer serviront de tombeau à nos illusions défaites par le premier rayon de soleil.




