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Crépuscule

Sait-on jamais quand les choses commencent ou finissent ? On oublie le moment exact des rencontres, et les séparations, une fois consommées, paraissent si peu réelles. Pour ces moments entre chien et loup, où tout demeure dans l’indistinction comme les minutes qui précèdent la venue du jour ou de la nuit, la langue a inventé un joli mot : crépuscule. On a beau avancer avec la foi chevillée au plus profond de soi, cheminer sur la voie qui mène à la libération de toutes les dépendances, et, par là même, de tous les états d’âme perturbants qui peuvent nous faire vaciller, il demeure encore, tant qu’on n’a pas atteint une sérénité totale, des instants où l’on est envahi, à son corps défendant, par les brumes du doute, où, subitement, la claire lumière du soleil semble se voiler ou devenir moins franche, où notre vue n’est pas aussi limpide qu’à l’accoutumée ou que nous le souhaiterions, où on hésite à faire un pas de plus de peur d’abîmer définitivement quelque chose. Ce soudain trouble qui s’abat sans prévenir sur notre conscience est notre crépuscule.
Caspar David FRIEDRICH

Il en faut des années pour devenir soi-même, et pour se dépouiller de ce qui nous encombre. La route, quelquefois, paraît interminable, la fatigue se fait subtilement sentir, ainsi que l’envie d’une halte qui nous permettrait de nous retrouver enfin seuls face à nous-mêmes. On avance vers un horizon radieux qui semble reculer à chacun de nos pas et qu’on finit par désespérer d’atteindre un jour. On songe alors au supplice de Tantale, tel que nous l’a rapporté le vieil Homère, où ce malheureux est condamné à être éternellement dévoré par la soif et la faim, l’eau pure et les fruits mûrs à portée de sa main se dérobant à lui quand il veut les saisir. On se sent inutile, usé, hors de propos. On finit par songer qu’on est finalement dans l’erreur, qu’il y a un élément essentiel qui nous a échappé, un détail crucial que notre négligence ou notre précipitation nous a fait ignorer. On veut toujours aller trop vite, et notre impatience est bien souvent ce qui ruine ce que nous nous sommes tant échinés à construire. Tout réconfort est vain, si toutefois on le recherche, et on ne peut, sans être injuste, en vouloir à quiconque de ne pas pouvoir sentir les choses comme nous les ressentons ou d’avoir mieux à faire que nous écouter : nous seuls sommes en mesure de dissiper la pénombre imprévue qui s’est emparée de nous.
Relevons la tête, cessons d’avoir peur. La peur, c’est le cadenas que l’on pose soi-même sur la porte qui nous enferme en nous-mêmes. Le sol semble se dérober sous nos pas ? N’est ce pas plutôt nous qui ne savons y prendre correctement appui ? Si l’édifice tremble, n’est ce pas parce que c’est nous qui en sapons les fondations ? On peut avoir déployé toute l’énergie du monde, avoir fait tout ce qui était en notre pouvoir, mis dans la balance ce qu’on avait de meilleur en soi, rien n’empêche une entreprise qui n’est pas mûre d’avorter, rien ne retient quelqu’un qui l’a décidé de partir. Même si notre esprit s’y refuse, les faits sont têtus, et il est aussi inutile que stupidement présomptueux d’essayer à tout prix de détourner le cours naturel des choses. Qu’on nous quitte, que tous nos rêves s’effondrent, n’a aucune importance, tant que nous avons assez travaillé sur nous-mêmes pour comprendre pourquoi et que nous avons acquis assez de clairvoyance pour rester debouts. Le respect que nous avons de l’autre doit nous imposer de nous taire, de ne pas questionner pour savoir ce qui subitement rend notre présence à ses côtés obsolète. Et si nous devenons un jour assez courageux et lucides, peut-être pourrons-nous, après avoir jugé que nous avons donné tout ce que nous pouvions offrir, quitter la scène avant qu’on nous prie de le faire.

Mes compagnons, adieu, je m’en vais pour un temps cheminer à l’écart pour mieux me retrouver. La route à vos côtés fut difficile et belle, mais j’ai dévié de celle qui m’était assignée. Le silence est mon lot, je l’accueille avec joie : il me lavera des fatigues endurées. Soyez aussi peu tristes que je le suis moi-même : on ne peut pas marcher toujours d’un même pas. Nos chemins se séparent, mais, après tout, qu’importe ; je suis heureux sans vous, vous le serez sans moi. Vous poursuivez un but qui s’éloigne du mien, je ne veux plus tenter de vous en détourner. Laissons le temps nous dire qui de nous s’est trompé, qui fut aveugle et sourd et qui l’est demeuré, si toutes ces questions ont un poids et un sens. Pour l’heure, il est trop tôt, ou peut-être trop tard, pour trancher qui de nous est le plus prisonnier, et si je vois les chaînes qui vous attachent encore aux spectres du passé et à votre confort, et à vos égoïsmes, et à vos habitudes, je néglige peut-être certains de mes boulets. Etranger j’arrivai, étranger je repars, mais l’espoir qui me guide me somme d’avancer : la vie est bien trop courte pour oser la gâcher, il y a tant à apprendre, et tant à partager. J’ai tenu votre main sans oublier ceci : il me faudra longtemps pour comprendre et aimer, pour abattre les bornes qui encore me limitent. Vous, livrés à vous-mêmes, combien de jours ou d’heures vous seront suffisants pour désapprendre à vivre ?

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