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La première pierre

Si nous parvenions à être lucides et réellement neutres quant aux événements qui adviennent autour de nous, nous ne serions probablement pas aussi prompts à condamner, de façon parfois définitive, et souvent avec une hâte excessive, les agissements ou les pensées des autres. L’orgueil d’avoir un avis tranché sur tout ou presque, le besoin que nous avons de le donner comme s’il était une preuve tangible de notre existence jetée à la face du monde, nous conduit trop souvent à nous saisir du premier caillou à notre portée pour le lancer au visage de l’autre. Nous devrions être des écouteurs ; nous ne sommes généralement que des lapidateurs.

Qui sommes-nous donc pour juger aussi abruptement des actions ou des idées d’autrui ? Avons-nous une si claire perception de ce qui se passe à l’intérieur de nos semblables pour prétendre nous mettre à leur place et estimer que ce qu’ils entreprennent ou pensent est condamnable ? Ce serait ignorer le poids de notre égocentrisme et de nos préjugés, et notre difficulté chronique à élever le débat au-dessus de considérations souvent prosaïques. Qu’est ce qui peut bien faire que nous estimons qu’une action est bonne ou mauvaise et que nous ne pouvons nous empêcher de le proclamer ? Si nous tentons d’être honnêtes, nous verrons que bien des jugements que nous proférons n’ont qu’un seul et unique référentiel, nous-mêmes, et qu’un seul terreau, la peur. La lapidation de Saint Paul et Saint Barnabé de Barent Fabritius On se détermine, en effet, fort rarement en considérant le poids réel qu’un acte ou une pensée peut avoir dans l’absolu ; quasi systématiquement, l’avis que nous portons n’est fonction que de la manière dont ils nous affectent ou pourraient nous atteindre, et du profit ou du dommage qu’ils pourraient nous causer. Une action nous semble-t-elle être de nature à améliorer notre confort ? Nous applaudissons, quand bien même elle va à l’encontre des règles morales les plus élémentaires. Une autre menace-t-elle nos habitudes, notre perception du monde, nos avantages ? C’est alors une immédiate levée de bouclier et un impérieux rejet, même si cet acte est de nature à rendre le monde dans lequel nous vivons humainement plus acceptable. Notre égoïsme, qui nous rive au sol et nous contraint à ne pas lever les yeux plus haut que notre nombril, nous aveugle et paralyse alors notre faculté de jauger sainement les situations. A force de ne voir qu’à travers nous-mêmes, nous finissons par ne plus rien voir du tout.
Nous voudrions donc, armés de notre belle cécité, nous faire les arbitres du bien et du mal, quand les contours de ces notions, hors ce qui dégrade ou assassine l’homme, sont extrêmement flous ? Nous devrions sans doute, avant même d’ouvrir la bouche, commencer par nous évertuer à devenir des juges impartiaux de nous-mêmes. Examinons en premier lieu ce que nous sommes, ayons l’humilité de reconnaître nos faiblesses et nos limites, prenons conscience de notre ignorance et des fils qui, tels des marionnettes, nous meuvent à notre insu, et nous finirons par admettre l’inanité de la majorité de nos jugements, qui se bornent bien souvent à n’être qu’un hurlement de plus dans une meute aveugle. On est rarement le meilleur juge de soi-même, dit la sagesse populaire ; quel gain réel serait pourtant pour nous d’apprendre à le devenir, et de ne limiter strictement, tant que nous ne le sommes pas, le périmètre de nos avis à nous-mêmes, plutôt que de nous comporter avec les autres comme d’épouvantables Minos.

Car tant que nous n’aurons pas élargi notre champ de vision au point de voir et de comprendre, autant qu’il nous est possible, autrui, comment pourrions-nous avoir la moindre appréciation concernant sa rectitude ? Voit-on un savant affirmer quoi que ce soit sur une matière qui lui est inconnue sans avoir mis, au préalable, des années à l’étudier aussi profondément que son esprit le lui permettait ? Il ne semble pas, et ceux qui s’y sont risqués n’y ont gagné que du ridicule. Plutôt que de nous emparer de la première pierre qui nous tombe sous la main pour lapider autrui, nous serions mieux avisés de la garder précieusement pour tenter de donner à notre existence d’autres assises que de sable. Et si nous parvenons enfin à acquérir cette acuité du regard qui nous fait si cruellement défaut, nous réaliserons sans doute que c’est de notre compassion, de notre compréhension et de la lumière que nous pouvons être en mesure de lui apporter dont l’autre a besoin, et non d’être massacré par l’obscurité de nos jugements.

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