Mercredi 6 Septembre 2006
Les petits riens
Par jardinbaroque, Mercredi 6 Septembre 2006 à 22:24 GMT+2 dans Intimités
Cheminer avec la profonde volonté de devenir meilleur et de sortir de sa prison ne doit pas nous détourner de toutes ces choses infimes qui tissent ce que l’on appelle le quotidien. Il est facile, en effet, sous prétexte de vouloir s’élever, de considérer tous ces petits détails comme négligeables et indignes d’intérêt. Mais prendre de la hauteur n’est pas prendre de haut, bien au contraire ; notre mépris marche main dans la main avec notre aveuglement, et ce que nous jugeons inutile a souvent plus de valeur que ce que nous estimons essentiel.
Pouvons-nous, en effet, nous targuer d’être lucides au point de pouvoir distinguer à coup sûr l’important et l’accessoire ? Que valent vraiment les prétendues lumières de qui vagabonde au cœur d’une nuit dont rien ne semble vouloir dissiper l’épaisseur ? Ne pas réaliser qu’il est parfaitement illusoire d’entreprendre les choses les plus difficiles avant d’accomplir parfaitement les plus simples est un comportement absurde, qui conduit inévitablement à l’enlisement et à l’échec celui qui a l’orgueil d’agir ainsi. Et, en vérité, quel apprenti serait assez sot pour tenter de bâtir une cathédrale avant même de savoir tailler la moindre pierre ? Mais nous, enivrés de notre propre suffisance, nous prétendons comprendre nos actions, voire celle des autres, nous nous flattons même de pouvoir être utiles à autrui, avant même d’avoir commencé à faire le tour de notre propre prison, avant d’avoir touché du doigt l’étendue de nos dépendances et de notre égoïsme. Nous visons trop haut, car le culte que nous nous vouons à nous-mêmes nous fait dédaigner les choses les plus simples quand, bien entendu, nous parvenons encore à les apercevoir.
Quand nous nous trouvons en présence de quelqu’un qui, pour son malheur, accorde de l’attention à tous ces petits gestes quotidiens indignes du héros que nous sommes, nous ne parvenons pas à comprendre qu’un de nos semblables puisse dépenser une once d’énergie dans des tâches aussi prosaïques, et encore moins qu’il ait l’audace de nous encombrer avec sa détestable manie de ne rien laisser au hasard dans leur accomplissement. On trouve ses précautions inutiles, sa prévenance pesante ; sa présence même finit par devenir aussi gênante qu’une souillure sur un linge blanc, et jure terriblement dans le monde idéal, détaché de toutes les contingences, dans lequel nous estimons nous mouvoir. Nous nous trompons. Notre incapacité à voir autre chose que notre petite personne ne nous permet pas de remarquer que ce soin apporté aux plus humbles affaires est souvent ce qui nous libère du souci d’y consacrer un temps qui peut être plus utilement employé ailleurs. Il est certain que si ces minutes dont on nous fait le providentiel cadeau ne sont employées qu’à notre stupide autoglorification, ce temps est véritablement perdu. Mais il nous appartient d’en faire justement autre chose et de l’utiliser pour réfléchir à ce que nous sommes, à la façon dont nous pourrions nous amender et, enfin, décider de nous construire sur autre chose que sur les sables mouvants des apparences et du mensonge.
Les pense-bêtes, les avertissements, les conseils, toutes ces minuscules attentions qu’on nous prodigue, quand elles viennent de quelqu’un qui a suffisamment d’humilité pour s’oublier lui-même à notre profit, ne sont pas des intrusions dans l’univers du héros que nous croyons être. Elles ne sont pas un rappel incessant de la présence de l’autre, mais une invitation qu’il nous lance pour que nous ne oubliions pas, une chance offerte d’avoir le temps de nous consacrer à un véritable mieux-être, celui qui ne fait pas l’économie d’une connaissance approfondie de nous-mêmes, et qui, de ce fait, a besoin de ce temps que nous aurions peut-être dissipé en gérant le quotidien de façon chaotique. Nous pouvons continuer à déverser sur l’autre le flux ininterrompu de notre mépris, en pensant intérieurement qu’il est stérile de se préoccuper des petits riens de tous les jours. Nous ne prouverons ainsi, une fois encore, que notre aveuglement, et notre incapacité à déterminer ce qu’est une action juste, non parce qu’éclatante, mais parce qu’utile. Et nous finirons, un beau jour, par courir après ce temps qui nous était offert, que nous avons dédaigné, et qui, tôt ou tard, ne manquera pas de nous faire cruellement défaut.




