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Ce qu'il nous reste

Promenade au crépuscule par Caspar David FRIEDRICH

On nous quitte et c’est subitement comme si l’abîme s’ouvrait sous nos pieds. L’autre s’en va et nous laisse désert, avec pour compagnons le silence et les pleurs. C’est le moment précis où tout ce que nous avons vécu nous revient en bouffées qui nous tiennent chaud en même temps qu’elles nous glacent. On désire les recoins, la nuit et le sommeil. On cherche à s’enfouir pour tenter d’oublier ce qui vient de s’enfuir. On se sent sale, on se sent seul, avec une douleur lancinante qui cogne contre nos paupières et nos tempes et nous laisse hébétés. C’est terminé et c’est toujours trop tôt, comme si nous réalisions subitement tout ce que nous n’avons pas pris le temps de vivre, tous ces petits instants qu’il aurait fallu partager et que nous ont glissé des mains.
Mais que nous enlève vraiment le départ de cet autre qui nous lâche en plein vol ? Rien, ou si peu. Dépassons ce qui peut sembler être un paradoxe, et regardons les faits en face. Quand nous nous attachons, nous prenons vite l’habitude de voir le monde au travers des yeux de l’autre, certes sans abdiquer complètement ce que nous appelons notre personnalité, mais suffisamment pour qu’une fois le fil rompu, nous ne désirions plus revoir les gens que nous avions côtoyés à deux, ni visiter à nouveau les lieux arpentés ensemble, ni refaire les mêmes choses que celles entreprises en commun. Tous ces éléments restent accrochés, dans notre esprit, à l’image de celui qui nous a abandonné. C’est là une singulière erreur de perspective, et une preuve supplémentaire que nos attachements, quand ils prennent le pas sur notre lucidité, sont une poignée de sable jetée aux yeux de notre conscience. Car, en dépit du fait que l’autre ne soit plus à nos côtés, les gens que nous avons côtoyés, s’ils sont sincères, nous ouvrent toujours les bras, les lieux que nous avons visités, si nous nous y sentons bien et s’ils nous intéressent, demeurent inchangés, et les choses que nous avons faites, si elles étaient justes et senties, conservent leur bien-fondé. C’est seulement notre volonté, consciente ou non, de dépendre d’un autre comme un enfant qui se cramponne au sein de sa mère, qui nous fait nous en détourner.
Lorsque nous réalisons vraiment l’immuabilité des choses, qui étaient là avant nous, qui seront là après, qui se moquent éperdument de nos sentiments, et que notre regard est impuissant à transformer, comment pourrions nous persister dans notre attitude de dépendance ? Si la vision que nous avons du monde est juste, elle ne peut en aucun cas être affectée par l’absence d’un autre, car son départ n’en retranche rien. L’arrivée de l’aurore ou la clarté de la lune sont aussi pleines, que nous soyons ou non deux pour les contempler, car ce n’est pas le fait d’être à deux qui importe, mais bien la sérénité de ce jour qui point ou la lumière que l’astre répand ; elles valent pour elles-mêmes sans que nous ayons besoin d’y surajouter quoi que ce soit. Elles sont l’éternité quand nos affections ne sont que passagères.
Le chemin est long pour parvenir à sentir ce caractère intangible des choses. Il nous faut nous colleter avec bien des souffrances et bien des errances avant de pouvoir leur accorder un regard libéré de l’empois de la sujétion. C’est à ce moment que nous pouvons comprendre que ceux qui nous ont quitté nous ont peut-être rendu service, dans la mesure où ils nous ont contraints à nous remettre en question et, petit à petit, à épurer notre vision. C’en est alors fini de toutes ces choses qu’on ne pensait pouvoir envisager qu’à deux : nous sommes affranchis de toute distorsion, nous parvenons enfin à voir les choses et les êtres pour ce qu’ils sont, sans y projeter quoi que ce soit de nos désirs, de nos peurs, de nos fantasmes, de nos frustrations. La réalité reprend enfin la place qui aurait toujours dû être la sienne. Et, si nous accueillons alors quelqu’un dans notre vie, nous le recevons vraiment tel qu’il est, sans lui demander d’être quelqu’un d’autre, sans nous soumettre à son influence, sans l’enjoindre à rester toujours à nos côtés. Il est notre égal et toutes les frontières qui nous en sépareraient sont alors abolies. Cette évidence nous dégage de toute souffrance et de toute crainte. Un autre, en effet, peut nous quitter, mais qui serait assez fou pour se séparer de lui-même ?

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