Vendredi 8 Septembre 2006
Basso continuo
Par jardinbaroque, Vendredi 8 Septembre 2006 à 23:13 GMT+2 dans Intimités
Faire silence. Se taire pour laisser la vie entrer librement en soi, pour que plus rien ne lui fasse obstacle, et surtout pas le flot incessant de nos paroles. Laisser la porte grande ouverte pour que s’invitent tous les possibles et ne rien gâcher par un mot malheureux. Réaliser, quand tout s’est enfin tu, l’ampleur de la paix qui s’établit et toucher du doigt la sensation d’éternité que ce mutisme de toute chose nous procure. Quand tous les tumultes, qu’ils soient intérieurs ou extérieurs, font rage puis lorsqu’ils ont cessé, ne reste qu’une chose définitivement infrangible : le silence.
Force est de constater que nous ne savons guère nous taire et que nous le faisons rarement à bon escient : le silence nous effraie quand il devrait nous être un refuge et il nous envahit alors que, justement, nous devrions nous exprimer.
Tous les silences ne se valent pas, ou, plus précisément, il convient de ne pas confondre le vrai silence et nos mutismes butés ; l’un est une des composantes immuables de l’univers, l’autre un produit de notre crispation, qui se manifeste souvent lorsque notre petit monde, qui se résume bien souvent à notre ego, vient à être égratigné. Dès que nous nous trouvons dans cette dernière situation, nous nous refermons, nous nous enfermons, nous nous retranchons derrière les fortifications que nous avons érigées pour mieux mettre à l’abri notre précieuse petite personne. Puis nous tournons le dos à ce que nous considérons nous avoir agressé, l’autre, généralement, et nous nous taisons obstinément. Nous sommes impuissants à concevoir que notre silence n’en est pas un, puisque nous nous arrêtons aux apparences, qui nous enseignent, en l’occurrence, qu’on parle de silence quand aucun mot ne sort de notre bouche. Mais il ne s’agit, pour autant, pas du tout de ceci. Il serait plus juste de parler d’une réaction d’épouvante douloureuse, qui nous laisse interdits devant l’audace de qui a eu l’inconcevable audace de s’attaquer à notre auguste ego. Les grandes douleurs sont, paraît-il, muettes et quelle plus grande souffrance peut nous advenir que de voir malmener notre précieux petit moi ? Et elle est telle, d’ailleurs, que nous en devenons stupides, au sens propre du terme.
Nous pouvons estimer également n’avoir rien à dire, et préférer demeurer muets plutôt que d’abasourdir l’autre avec des phrases inutiles. Là encore, nous sommes dans l’erreur. Car est-il un moment où nous n’avons rien à raconter, ne serait-ce que la simplicité du quotidien ? Faut-il que ce que nos récits soient obligatoirement extraordinaires ? Il y a, au contraire, bien des trésors cachés sous des paroles en apparence insignifiantes, ne serait-ce que la possibilité, à partir d’un mot ou d’une remarque a priori anodins, d’ouvrir la discussion vers des horizons plus larges et quelquefois insoupçonnés. Mais nous préférons rester cois plutôt que nous abaisser aux choses les plus simples, tant nous avons peur que l’autre nous juge sur la maigreur supposée de nos paroles, tant il est, à nos yeux, insupportable de nous sentir dévalorisés. L’ego nous tient, là encore, dans ses rets, et nous coupe d’autrui que nous finirons, tôt ou tard, par mépriser à force de ne pas oser, puis de ne pas daigner nous adresser à lui.
Où se cache donc le véritable silence ? Il est partout, mais bien peu d’entre nous parviennent à l’entendre. Pour vous en convaincre, marchez le long d’une avenue d’une très grande ville très tôt le matin, lorsque la circulation est quasi inexistante. Vous serez surpris par le silence qui y règne, vers 5 heures du matin. Maintenant, faites la même chose vers 18 heures, au moment où le trafic est le plus dense. Si vous êtes réellement attentifs, vous vous apercevrez que le vacarme de la ville n’a pas fait disparaître le silence des premières heures du jour. Il s’est juste ajouté à lui. Il le masque mais ne le détruit pas. Vous pouvez faire cette expérience dans toutes les situations possibles, au milieu d’une conversation animée, dans les tribunes d’un stade, au concert… Si vous parvenez à vous concentrer suffisamment sur ce que vous ressentez, vous prendrez conscience que le silence est toujours là, et que les bruits, agréables ou stridents, n’y sont que surimpressionnés. C’est dans ce silence immuable que chacun peut entrevoir l’éternité et même, sous réserve d’y consacrer quelque effort, l’atteindre, car il est une part inaliénable de nous-mêmes. Il est, pour employer une image musicale empruntée au monde baroque, la basse continue de notre existence, et nous ne deviendrons pleinement nous-mêmes qu’en apprenant à entendre, puis à écouter, et enfin à suivre cette ligne ininterrompue qui, en nous conduisant à faire silence en nous-mêmes, nous permettra enfin de nous ouvrir à la réalité du monde sans que cette vision ne vienne jamais perturber notre avancée.




