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La douceur de l'araignée

Samson et Dalila par Peter Paul RUBENS

Rachel,
tu t’éveilles à ses côtés alors que le soleil vient doucement caresser tes paupières encore gonflées de plaisir et de sommeil. Quoi qu’annonce le ciel, la journée sera belle, puisque tu le possèdes enfin, l’homme endormi près de toi. Que de patience il t’a fallu pour le voir enfin te sourire, lui qui, jusqu’ici, ne semblait guère te prêter attention, en dépit de l’envie dévorante avec laquelle tu le regardais. Que pouvait bien cacher son air constamment préoccupé et ses yeux levés vers le ciel ? Il semblait animé par quelque chose d’indéfinissable qui t’échappait et ne répondait à tes sollicitations faussement innocentes que par des bribes de mots inarticulées ou de vagues soupirs. Mais tu avais décidé qu’il te le fallait coûte que coûte, cet homme-ci. Tout ton corps le réclamait, à tel point que tu en perdais le sommeil et déchirais tes draps quand le plaisir que tu te donnais en imaginant t’accrocher à ses solides épaules te dévastait. Au départ, tu as convoqué fards et habits neufs, tu as soigné jusqu’au moindre détail de ton apparence ; il ne t’a pas regardée. Tu as alors parcouru rapidement quelques livres pour tenter d’engager la conversation sur autre chose que la pluie et le beau temps ; il est resté sourd à tes paroles. Tu as pleuré toute la nuit pour qu’il remarque tes yeux rougis, ton air sombre, et s’en inquiète ; il ne s’est aperçu de rien. Tous tes subterfuges se sont révélés vains. Alors tu t’es enfoncée lentement dans une désespérance rageuse, tu l’as maudit et tu lui aurais volontiers craché ta haine au visage ; tu l’aurais même tué, si tu en avais eu le courage, pour que personne d’autre ne puisse jamais l’avoir.
Mais, au milieu de ta tourmente, un dernier espoir s’est fait jour. Tu ne t’es plus forcée, tu t’es simplement contentée de le regarder avec un respect mêlé de questionnement muet, en tentant, en toi-même, de saisir les ressorts secrets de sa personnalité. Alors, doucement, c’est lui qui est venu à toi et a fini par s’ouvrir. Il t’a raconté son errance, t’a confié son aspiration vers la lumière et ses doutes de jamais pouvoir l’atteindre. Tu l’as écouté sans rien dire, semblant boire la moindre de ses paroles, même si tu te moquais bien, au fond, de son cheminement vers une vérité supérieure que tu estimais aussi inaccessible qu’illusoire. Insensiblement, vous vous êtes rapprochés l’un de l’autre, si près que tu parvenais à sentir son odeur qui te rendait folle. C’était la seule chose qui t’importait : t’approcher de sa chaleur avant de sentir ses mains pétrir chaque parcelle de ton corps. Ton seul but était qu’il soit entièrement à toi.
Alors tu as menti. Tu lui as susurré que tu suivais le même chemin que lui et que tu t’y sentais seule et désorientée. Tu as évoqué ta soif d’absolu jamais satisfaite et ton désespoir de n’avoir personne avec qui la partager. Et l’illusion a fonctionné ; le regard brillant, il a lampé tes mots jusqu’à la dernière goutte. Enfin il l’avait trouvée, cette compagne de route que toutes ses prières appelaient. Oubliant ses faiblesses, il s’est soudain senti l’âme d’un héros, capable de te porter à lui seul d’une rive à l’autre. C’était hier, Rachel, ce joli soir où tu as gagné, où, en flattant sa vanité et en te servant de sa fragilité, tu l’as fait se sentir important et vainqueur, et l’as ainsi vaincu. Finalement, c’était facile ; il te suffisait juste de profiter de la soif de reconnaissance qui sinue en tout homme et d’exploiter le caractère chancelant de sa foi en son but, puis de le laisser s’empêtrer lui-même dans la toile de son égocentrisme. Maintenant qu’il y était englué, ton heure était arrivée, impitoyable araignée ; tu n’avais plus qu’à fondre sur ta proie et à en digérer lentement tous les sucs, maintenant que le venin que tu avais injecté en son âme l’avait entièrement dissoute. Tu sais qu’il t’appartient à présent tout entier. Tu l’as compris cette nuit quand il fouissait en toi en s’agrippant à ton corps avec la frénésie désespérée de qui va se noyer. Tu peux fermer les yeux et le rejoindre dans le sommeil : c’est l’unique chose que vous partagez vraiment.
Rachel, qui pourrait te blâmer d’avoir agi ainsi ? Dans cette histoire banale, il n’y a pas de coupable. Il n’est pas de meilleur gibier que celui qui brûle de se faire capturer. Combien d’entre nous ont une foi suffisamment solide en la rectitude de leur route pour ne pas se laisser abuser et séduire, qui par le premier mirage, qui par leurs propres fantômes ? Combien sont prêts à tout abandonner et à tomber lorsqu’on leur fait croire qu’ils sont notre lumière ? Combien délaissent le grand air au profit d’une prison moelleuse où il s’asphyxient ? Ta seule faute, Rachel, est d’avoir menti. La sienne est de s’être menti. Qui peut dire des deux laquelle est la pire ? En vous trouvant tous deux, vous vous êtes perdus. Peut-être serait-il parvenu au but s’il ne t’avait croisée. Là n’est plus la question maintenant qu’il ronronne, rassasié de plaisir, privé de liberté, et bénissant ensemble sa geôle et son geôlier. Avant de replonger, belle et fourbe Rachel, dans le plus doux des rêves, souviens-toi un instant de ta sœur de la Bible. Elle séduisit Jacob et le garda près d’elle par de multiples ruses. Mais ses amours truquées demeurèrent stériles.

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