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Sous bénéfice d'inventaire

Le prêteur et sa femme (détail) de Quentin METSYS

Bien sûr, il aurait été possible de se lamenter. La pluie qui cogne aux vitres de la voiture prête à repartir de la gare aurait même pu inciter aux larmes. Mais rien de tout ceci. C’est, au contraire, un intense sentiment de légèreté qui sourd là où aurait pu s’installer une insondable peine. Les amarres rompues, voici la haute mer, mais rien ne m’effraie moins que l’appel du grand large, immensité ouverte sur d’infinis possibles.
Tout ce qui naît un jour meurt nécessairement. Il n’y a là ni drame, ni déchirement. Une dernière fois, je regarde en arrière, je fais entièrement corps avec ce passé dont je passe en revue, un à un, les détails, avant de le laisser s’échapper de mes mains. Les souvenirs sont comme un kaléidoscope dont les éclats mouvants recomposent sans cesse une image nouvelle selon l’angle que prend l’œil qui les considère.

Qu’y a-t-il de commun entre celui qui regardait hier le bout de ses chaussures et celui dont je m’apprête aujourd’hui à prendre congé ? La route qui va de l’un à l’autre semble être longue, tant elle est pleine de virages, de doutes, de pauses. Les toits gris de Strasbourg vus de la cathédrale, une gare isolée où, assis sur les marches à la bise de mai, j’attends toujours le train qui me reconduira vers quatre mois d’absence, des morceaux de résine jetés à la poubelle, une averse imprévue qui bloque mon retour et dont, avidement, je gobe les flocons, un cimetière des Vosges écrasé de soleil où tu pleures sur celui dont le suicide clame l’impuissance de vivre, quelques nuits sans sommeil où tu joues à te prendre pour César et Jésus dans un éclat de rire : tous ces instants enfuis que je revois d’un coup avant de permettre au vent de les emporter. J’en oublie, mais qu’importe ; le silence a ses droits. Il est devant ma porte, je lui ouvre les bras ; ce compagnon fidèle ne me trahira pas.
On ne nage jamais deux fois dans le même fleuve. Je sors de celui-ci avec des forces neuves. Qui pourrait t’en vouloir d’y avoir perdu pied ? Peut-on parler de jeu quand les dés sont pipés ? Si la vie est un songe, tu vivras pleinement, nourri de tes mensonges et de tes reniements. Tu vaux mieux que ce que tu te condamnes à être, mais c’est d’illusions dont tu veux te repaître. Tu aimes ton miroir, quelque forme qu’il prenne, ton pays est l’avoir, tout à toi te ramène. Hanté par des fantômes jusqu’à la moelle des os, tu brûles, dès qu’ils sont loin, de les revoir sitôt, bouche-à-bouche infernal avec ce cher passé pour qui tu mourrais plutôt que le dépasser. Tes désirs te ligotent et te brouillent l’esprit, ils te feront choir pour l’ivresse d’une nuit.
Tu avances, bien sûr, l’excuse d’être jeune, mais cet alibi est un mensonge de plus : la jeunesse, à mon sens, c’est savoir regarder la vie droit dans les yeux et c’est s’émerveiller du monde tel qu’il est, c’est prendre conscience de la chance que l’on a et c’est la préserver envers et contre tout. C’est avancer toujours et rester éveillé. Toi, dont les yeux sont clos, toi, dont les seules lois sont celles de l’image et des plaisirs faciles, toi dont l’indifférence tient lieu de sagesse, dont le mépris est prompt autant qu’il est injuste, ta prétendue jeunesse sent déjà le sépulcre. Libre à toi d’en user et de t’estimer grand ; je ne veux rien savoir, je m’en moque à présent. Que ton chemin soit tien, et que nul ne le juge ; tu verras tôt ou tard si la vie te déjuge. Imperturbablement, le temps poursuit son cours, se séparent les chemins et meurent les amours. J’aurai fait de mon mieux, mais mes faibles pouvoirs ne peuvent faire bouger celui qui s’évertue à rester immobile. La lutte est terminée, et si je lâche prise, c’est d’un cœur délivré du poids de l’amertume. Je ne regrette rien, j’ai déjà oublié.

Etranger j’arrivai, étranger je repars…
Pour l’heure, l’air est si doux que l’on croirait un baume ;
freine un peu, je t’en prie, pour que je puisse voir
l’automne sur les feuilles et la misère des Hommes.

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