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Imago mundi

Appelez ceci comme vous voudrez. Libre à vous de penser que ce n’est qu’un point de vue personnel, sans fondement ni acuité, que c’est de la mauvaise foi, du mensonge ou du délire. Rien ne vous est imposé et vous pouvez, quand bon vous semble, interrompre cette lecture qui, peut-être, vous déplaît. Il vous est aisé de partir puisque vous êtes venus jusqu’ici de votre propre gré.

Le monde n’est pas tel que nous croyons qu’il est. Il n’en parvient à nos sens qu’une image qui est passée par tant de filtres qu’elle en ressort tronquée, déformée, informe, méconnaissable. Bien sûr, nous n’en avons pas conscience, et nous sommes souvent persuadés d’être lucides, voire pénétrants. Nous estimons avoir tout compris d’un univers, qui, pourtant, passe sous notre nez en nous ignorant superbement et en riant sous cape. Mais nous ne nous apercevons de rien, enfermés que nous sommes dans nos conclusions souvent vaines dans leur présomption, ou, au mieux, superficielles dans leur hâte. Nous demeurons des Diafoirus occupés à cerner les obscurs symptômes d’un monde malade ; nos erreurs de diagnostic enrubannées d’une fausse science finiront par le tuer.
Le géographe de Diego Velazquez

Le monde est cruel. Les gens souffrent, les enfants meurent, les amours ne durent pas, le déchirement, la concupiscence, le mépris et la solitude règnent en maîtres. Et nous n’y comprenons rien. Pris dans la toile d’une information qui nous parvient de façon toujours plus rapide et que nous ne parvenons plus à déglutir et encore moins à digérer, nous sommes victimes d’une curieuse distorsion. Nous nous affligeons de la misère du monde et restons incapables de nous colleter à celle qui se tient devant notre porte. Semblablement, pourquoi pleurons-nous sur la mort de telle belle princesse et pas sur celle du clochard gelé sur un banc à trois pas de chez nous ? Toutes les morts ne se valent-elles pas ? On ne voit que ce que l’on veut voir, dit la sagesse populaire. Mais nous, prisonniers des effets de loupe de ce qui apporte le monde jusque dans notre salon, nous finissons, aveuglés que nous sommes par l’hypertrophie du moindre détail, par ne plus rien discerner de l’ensemble dans lequel ces éléments disparates prennent place. Il est tellement plus simple de s’apitoyer sur la misère des autres que de s’avouer la sienne.

Le monde est merveilleux. Il est extraordinaire parce qu’il se renouvelle en permanence tout en demeurant absolument unitaire. Il ne nous paraît épouvantable que parce que nous ne parvenons pas à le saisir dans son intégralité, nous cantonnant aux infimes parcelles qui trouvent en nous une résonance particulière, laquelle nous ramène inlassablement à nous et à notre petit univers fragmenté et fragmentaire. Si la mort n’est rien pour nous, pourquoi nous affligerions-nous de celle d’autrui ? Ce qui est terrifiant, ce n’est pas que ce qui est né doit mourir un jour, c’est que tant de gens meurent sans avoir jamais vraiment vécu. Pourquoi la violence ou la souffrance nous épouvanteraient-elles si nous parvenons à en comprendre les causes ? L’une, dit-on, est aveugle et l’autre muette. Nous nous trompons. La violence et la souffrance existent par elles-mêmes, sans autres caractéristiques que d’être l’une violente et l’autre douloureuse. Ce qui fait, en revanche, le lit de la violence, c’est notre aveuglement, et ce qui engendre la souffrance, c’est notre mutisme. C’est notre incapacité à voir l’autre tel qu’il est, notre impuissance à lui parler, à l’écouter, à le comprendre sans lui imposer quoi que ce soit qui nous est personnel qui engendre toutes les tensions, tous les conflits et les déchirements. Nous sommes des enfants gâtés qui ne supportons pas que l’autre soit différent de nous et ne se plie pas à nos désirs. Nous ne le considérons jamais pour ce qu’il est ; nous avons, en revanche, une parfaite idée de ce qu’il n’est pas – il n’est pas nous – ce qui suffit, à nos yeux, pour le disqualifier. Il devient alors un étranger, un ennemi, que nous nions, que nous tuons. Il est tellement plus facile d’éliminer ce qui dérange que de comprendre que les perturbations ne viennent que de notre esprit parasité.
Les choses pourraient être si harmonieuses si nous cessions de n’avoir que nous comme unique référence. Pour ceci, il faudrait parvenir à regarder enfin le monde droit dans les yeux, en n’imposant aucun filtre à notre vision, en ayant toujours une attitude neutre vis-à-vis de lui, et réussir à le voir tel qu’il est, sans la moindre surimpression sentimentale ou égocentrique, dans toute son intangible splendeur. Alors nous pourrions enfin le comprendre, sans le morcellement et la partialité qu’implique toute approche affective, sans être sensibles aux manipulations des images qui nous assaillent. Alors, nous pourrions prendre pleinement conscience que nous sommes non un élément du monde mais le monde lui-même, que nous ne faisons qu’un avec lui, et nous cesserions immédiatement d’adopter tout comportement susceptible de nuire à son intégrité, qui, en le détruisant, nous assassine aussi.

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