Mardi 10 Octobre 2006
Parole d'amant
Par jardinbaroque, Mardi 10 Octobre 2006 à 21:07 GMT+2 dans Intimités
« Tu es charmant et je t’aime comme tu es », te dit sa voix encore un peu essoufflée dans la pénombre qui estompe les contours de vos nudités. Puis, dans un murmure : « Mais pourquoi ne ferais-tu pas un peu de musculation ? » Tu te redresses alors, comme mû par un ressort invisible, de l’oreiller qui vient d’étouffer le râle de ta jouissance, la bouche subitement pleine d’un arrière-goût amer. Est-ce bien la même personne qui t’étreignait encore il y a quelques instants en déversant en toi l’écume d’un plaisir décroché au bout d’une quête commune qui maintenant t’assène en douceur cette nuance qui te nie ? Le silence t’envahit tandis que les nuées s’assemblent dans ton regard, dont l’obscurité masque à peine les foudres.
Je comprends la rage et l’abattement que tu peux ressentir quand s’impose à toi l’impression que, sans crier gare, on a tiré le tapis où tu avais posé le pied, et que cette traîtrise te fait vaciller. Tu réalises que l’autre, ce quasi-inconnu auquel tu t’es suffisamment fié pour t’offrir à lui, ne t’a finalement regardé qu’à la va-vite, et que le peu qu’il a vu n’est pas ce que tu es, mais ce que tu n’es pas, ce qui lui manque pour qu’il soit pleinement heureux d’être à tes côtés. Tu espérais être accueilli, te voici rejeté.
Les gens sont aveugles, mon ami, et le fait que nous partagions notre intimité avec eux ne fait pas forcément tomber le voile qui leur couvre les yeux. Bien peu nous voient tels que nous sommes, car ce qu’ils regardent à travers nous n’est autre que leur propre reflet. Ils nous voudraient autres quand ils sont déjà incapables de sentir ce que nous sommes. Ils nous espèrent conformes à leurs désirs, à leurs attentes, et cette perspective annihile instantanément toute possibilité d’échange véritable, car elle nous nie avant même de nous connaître. Ces autres sont de piètres voyageurs qui rebroussent chemin avant même d’avoir fait trois pas, et qui se condamnent, en agissant ainsi, à finir emmurés dans l’étroite prison qu’ils sont pour eux-mêmes. Ils ne rencontrent jamais personne, parce qu’ils sont incapables de s’échapper de leur monde d’images faussement idéales, et qu’ils préfèrent se laisser abuser par elles plutôt que parcourir le chemin qui mène à l’autre et à la réalité, qui leur font peur parce qu’ils sont différents, inattendus, et donc potentiellement dangereux pour leurs certitudes. Il serait tellement plus facile, à leurs yeux, de les amener à devenir conformes à ce qu’ils en attendent, et de les rendre, ainsi, contrôlables.
N’attends rien d’eux. Ils sont aussi vivants que des agonisants et te laisser prendre à leur jeu te conduirait à sentir avant l’heure le froid du caveau. Dis-toi que celui qui ne te voit pas et te le prouve en assortissant ce qu’il dit de toi et de ce que vous vivez d’un bémol n’est jamais que de passage, et qu’il est préférable pour toi que celui-ci soit assez bref. Celui qui te verra vraiment et avec lequel tu pourras construire n’aura pas de ces subtiles hypocrisies. Il t’accueillera à bras ouverts sans te demander d’être un autre, et sera simplement heureux que tu sois toi-même et que tu sois présent à ses côtés.
Et toi, mon ami, sauras-tu l’accueillir ?




