Mardi 17 Octobre 2006
Jamais contre ton gré
Par jardinbaroque, Mardi 17 Octobre 2006 à 21:36 GMT+2 dans Intimités
Est-il de plus noble tâche que celle de tenir la main d’un autre ? Lorsqu’on a soi-même eu la chance d’avoir un jour quelqu’un qui nous a accompagné pendant un bout plus ou moins long de notre chemin, et lorsque nous ne sommes pas suffisamment orgueilleux pour nous croire supérieurs parce que nous avons reçu une lumière qu’un autre a bien voulu nous apporter, le moins que nous puissions faire est de donner à notre tour ce qu’on nous a offert en nous mettant au service des autres.
Accompagner quelqu’un qui nous a fait confiance au point de venir nous trouver ou que ce que nous nous obstinons à nommer hasard a placé sur notre route est tout, sauf une sinécure. C’est, au contraire, un véritable défi, qui nous met face à notre réelle capacité à abandonner les travers qui sont trop souvent la marque de l’étroitesse de notre esprit. Se défaire de tout égocentrisme, de tout désir de possession (matérielle, physique, psychologique), de toute velléité de dépendance (de l’autre vis-à-vis de nous et inversement) est une véritable gageure, tant ces réflexes sont ancrés dans ce que nous croyons être notre nature. Pourtant, à force de travail obstiné et de lâcher prise, nous pouvons parvenir à nous laver de tout ce qui nous encombre et devenir totalement neutres, afin de ne jamais parasiter l’autre avec nos états d’âme ou nos désirs, et ainsi être en mesure de ne plus faire qu’un seul avec lui. A ce stade, cesse toute attitude duelle ; il n’y a plus l’autre et moi, il n’y a qu’un seul et même être cheminant vers un unique but, que l’on peut nommer, à sa convenance, « mieux-être », « prise de conscience », « construction », « éveil », tous ces vocables n’étant que des mots, et limités comme tels. Cette disparition de toute dualité est la condition impérative à l’aune de laquelle il faut mesurer l’utilité de l’aide que nous pouvons apporter à l’autre. Tant que subsiste la moindre trace de dichotomie, rien de solide ni de durable ne peut s’installer : cet « autre » et ce « moi » qui ne sont pas une seule et même entité en viendront toujours, à un moment ou à un autre, à se séparer, à s’affronter. La dualité, qu’elle existe entre deux personnes, ou entre une personne et le monde qui l’entoure ou les événements qui adviennent, ne mène invariablement qu’à l’affrontement, à la dépendance, à la souffrance, à la solitude. C’est notre incapacité à ne faire qu’un avec la vie qui nous conduit à la trouver difficile ou incompréhensible. En lui faisant face comme un duelliste, nous passons notre temps à la combattre au lieu, tout simplement, de la vivre.
Cheminer sur la même voie que cet autre avec lequel nous ne faisons qu’un demeure néanmoins un exercice périlleux, voire épuisant. Aucun des cahots de la route ne nous sera épargné, chaque erreur de parcours nous fera sentir la fatigue qu’il y a parfois à retourner au point de départ, car, si notre action est véritablement sincère, nous épouserons naturellement la moindre aspérité du parcours, ce qui est essentiel pour n’être jamais tenté de juger les actions de l’autre. Pour celui qui guide, toute la difficulté réside à rester uni, tout en en prenant simultanément le recul nécessaire pour apprécier les situations, les analyser, les décanter, et conserver ainsi intacte toute la dynamique d’avancée vers la voie la plus juste. Il faut de la patience, car chacun avance à son propre rythme, de la ténacité, pour encourager l’autre lorsqu’il doute ou refuse un obstacle, et de l’humilité, pour accepter de se défaire du seul bien qui est réellement nôtre, en dépit du fait qu’il nous échappe, le temps. Accompagner, c’est avant tout accepter que cette unique richesse nous glisse des mains et soit mise à l’entière disposition de l’autre. C’est se démunir en toute connaissance de cause, avec l’espoir que ce don permettra un jour à l’autre d’avancer seul et de se mettre à son tour au service d’autrui.
Si jamais notre compagnon vient un jour à se désolidariser, surtout ne pas insister. Tant de gens prétendent vouloir avancer vers un mieux en pensant que tout viendra à eux facilement, tout simplement parce qu’ils ont déclaré qu’ils se mettaient en chemin. Mais, entre déclarer et décider, il y a un abîme. Ce gouffre s’appelle le courage, celui qu’il faut pour voir ce que l’on est en face, pour faire l’exact tour de sa prison, particulièrement de l’ego et de ses dépendances, pour prendre conscience, même vaguement, de la longueur et de la difficulté de la route. Rien n’arrête celui qui a décidé de cheminer sur la voie, aucun effort ne le rebute, aucun sacrifice ne lui pèse. Celui qui ne consent à rien de tout ceci n’avance pas, il fait du surplace en s’illusionnant sur une légèreté d’être qui disparaîtra dès qu’il se retrouvera seul. Rien n’est entré en lui, et sa soi-disant volonté de mieux-être pourrira comme les habits du dimanche dont on s’obstine à revêtir les cadavres, dont il possède déjà l’immobilité. Cette attitude, pour malhonnête qu’elle soit, est fréquente, et l’attitude la pire serait de dépenser vainement son énergie pour pousser en avant qui a décidé (car, finalement, on décide toujours) de ne surtout pas bouger. On ne doit jamais rien imposer, car imposer est une attitude duelle, donc, à terme, non constructive. Qui s’est menti à lui-même en prétendant vouloir emprunter une voie dont il n’a même pas aperçu les premiers centimètres se décrochera de la branche comme une feuille d’automne, et ne pourra jamais nous reprocher d’avoir voulu son bonheur contre son gré.




