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Ego pictor

Pour Cyril.


Tu fais le tour du monde, et tu ne trouves rien. Que fuis-tu donc en voyageant si loin, quand tu n’as même pas pris le temps de faire le tour de ta propre prison ? Que peuvent voir tes yeux où semblent menacer d’opaques nuées d’orages ? Tu avances sur la plage déserte et battue par les vents en espérant secrètement que l’arène gardera intacte l’empreinte de vos pas, à toi et à celui que tu tiens par la main et que tu as tellement désiré que tu as fini par lui donner une forme. On dit qu’il te ressemble, que vous partagez la même imprévisibilité. Il est, bien au-delà de la chair de ta chair, un morceau de ton âme d’enfant qui refuse de se taire et s’obstine à exister. Il est ce que tu n’aurais pas dû laisser s’échapper. Il est le regard libre qui te manque à présent. Mais les pas laissés dans le sable s’effacent tôt ou tard comme la vie que nous laissons s’écouler de nos doigts. S’évertuer à faire durer le passé ne sert à rien ; laisse plutôt le vent et les marées achever leur besogne et autorise les enfin à faire place nette pour aujourd’hui et peut-être demain.
Rembrandt Harmenszoon van Rijn, dit Rembrandt, Un peintre dans son atelier, 1629

Tu disais l’autre jour que toute vérité réside dans le geste. Tu as raison, tout est mouvement, aussi imperceptible soit-il, comme celui des montagnes qui ne semblent immobiles qu’à nos yeux qui ne voient rien. La vie est un geste permanent, main tendue, coups de pied, avancées, reculades, corps serré, cœur perdu. Rien ne cesse jamais de fluer jusqu’à ce que nous nommons mort finisse par tout pétrifier. Mais toi qui du mouvement prétends avoir fait ta loi, comment peux-tu à ce point demeurer immobile, en dépit de l’énergie que tu dépenses pour t’oublier dans une débauche d’assauts ? Pourquoi ne pas combattre l’engluement qui te rive au sol tel un oiseau mazouté pendant qu’il t’est encore loisible de le faire ? Préfèrerais-tu, au fond, une rassurante léthargie qui te berce d’un sommeil létal à une vie à ciel ouvert où tout devient possible?
Regarde tes mains et demande leur ce qu’elles désirent. Regarde tes bras dont tu es fier d’avoir fait un emblème de force mais qui n’étreignent que du vent. A quoi te sert d’avoir une enveloppe parfaite si tu n’as plus rien à y mettre, si tout ce qui fait que tu es toi s’échappe en te fuyant ? Qu’est-ce qu’un corps qui n’est plus désiré par l’autre que tu dis aimer, sinon le support encombrant, mais entretenu avec un soin tel qu’il en dit long sur son inutilité, d’un esprit qui vacille et menace à chaque instant de s’éteindre comme la flamme d’une bougie dans une pièce où l’air se raréfie ? Laisser ainsi le monde des apparences, des conformismes et des dépendances t’enténébrer ne te conduira nulle part, si ce n’est sur les terres stériles du regret et de la solitude.

Que tu l’admettes ou non, en délaissant tes pinceaux, tes crayons, en laissant ton art en friche, c’est toi que tu périmes et condamnes. Tu divorces de toi-même quand c’est de ce qui t’enferme et te dissout dont tu devrais te séparer. Car tes mains sont faites pour transfigurer la matière, ton bras pour soutenir le discours de ton pinceau, ton corps pour se fondre dans l’univers pour mieux le sentir et en transmettre les formes. Et si tu les a voulu solides, et que cette robustesse t’a été accordée, ce n’est pas pour faire de toi un animal de foire, mais parce que tu as tant à dire. Libre à toi de l’oublier, libre à toi de réprimer tout ce qui ne demande qu’à s’exprimer, libre à toi de te faire croire que ta vie ne sera jamais qu’un camaïeu du gris. Mais ce que tu endigues finira tôt ou tard par déborder tes barrières, si hautes soient-elles, et, si tu n’y prends garde, par t’emporter et te perdre. Apprivoise le flot avant qu’il ne te submerge, quand bien même il te faut quitter de rassurants rivages. Ne cherche plus d’excuses, respire et prends courage. La vie est à ta porte et ta plus belle toile, si tu le veux vraiment, tu la peindras demain.

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