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A l'absent

Pour Mickaël.

Gabriel METSU, Homme écrivant une lettre, c.1660-70

Est-ce que le reconnaître est un aveu de dépendance ou une simple halte avant de se remettre en chemin ? Avec le recul, il ne faut pas nécessairement y voir la manifestation d’un quelconque attachement qui aurait survécu au flux incessant de l’existence, mais plutôt l’acceptation sereine des lacunes d’un moment du temps où, trop jeune et trop aveugle, on a laissé filer ce qui n’aurait pas dû s’échapper, faute d’avoir eu la lucidité ou le courage de le retenir.
Nos vies sont pleines de ces trous, qui vont du chas au précipice et qui seuls demeurent à la place des êtres dont nous avons été assez stupides pour mésestimer l’importance, ceux à qui nous n’avons pas su dire « reste encore un peu », « attends-moi » ou « je t’aime » alors qu’ils n’espéraient de nous qu’un signe pour continuer à nous accompagner, ceux dont nous avons défait l’étreinte quand aujourd’hui l’absence de la chaleur de leurs bras nous fait encore grelotter, ceux qui ont fini un jour par disparaître tant nous nous obstinions à ne plus les regarder, ceux qui se sont enfuis car ils ne trouvaient plus auprès de nous qu’indifférence et mépris. L’incapacité que nous avons de laisser les choses finir naturellement a quelque chose de consternant. Nous négligeons de jouir pleinement des situations lorsqu’elles sont à notre portée, nous nous hâtons de les abréger dès que nous pensons en avoir épuisé la substance, nous nous abîmons en regrets dès que nous nous apercevons que nous nous sommes par trop précipités. Notre erreur est d’être persuadés que les choses doivent se terminer quand nous l’avons décidé, alors que si nous les observions avec un peu d’attention, nous n’aurions aucun mal à découvrir que toute relation a son propre pouls, et que celui-ci ne s’arrête que lorsqu’il n’a plus aucune raison de battre. Faute d’être capables d’appréhender avec justesse l’exacte nature de ce qui nous unit à l’autre, nous ne sommes bien souvent que les praticiens d’une douteuse euthanasie des sentiments, dont le caractère hâtif et dénué de tout respect pour ce qui est la vie même devrait, si nous étions lucides, nous couvrir de honte.
A présent que l’évidence que tu me manques est aussi nette que la certitude de ta disparition, que vais-je donc bien pouvoir en faire ? L’ignorer serait stupide et me condamnerait à voir resurgir un jour ce même sentiment de privation, comme un fantôme qu’aucune incantation ne conjure. Ce que l’on renie ou refoule se transforme infailliblement en une toxine aussi sournoise que puissante qui finit, à notre insu, par nous empoisonner tout entier, et dont on ne parvient à se purger, si toutefois on prend conscience de sa présence, qu’au prix d’efforts conséquents. La conserver en moi serait l’autre versant de l’erreur. Garder ce qui entrave, que nous réalisions ou non que c’est un blocage, sans chercher à comprendre, c’est s’imposer à soi-même des obstacles inutiles qui vont freiner notre évolution, quand nous en avons déjà tant de barrières à franchir.
Je me suis posé à même le sol, et j’ai pris tout mon temps pour sentir son assise et faire le vide dans mon esprit. Je n’ai gardé que la claire sensation du manque. Je m’en suis alors revêtu comme on fait d’un manteau lorsque l’hiver est là et que l’on recherche un peu de tiédeur. Je me suis enroulé dans ton absence jusqu’à ne plus faire qu’un avec elle et j’en ai fait le tour sans omettre d’en voir jusqu’au moindre détail, jusqu’à n’être plus moi-même que ton absence. Puis je me suis levé et l’ai laissé aller, comme si ce manteau m’était lentement tombé des épaules, et le vent l’a emportée loin de moi. Aujourd’hui, je sais que nos routes ne se recroiseront probablement pas, mais sans que cette quasi-certitude me pèse. Nous avons vécu ce que nous nous sommes autorisés à vivre, et je te demande juste pardon de n’avoir pas eu le courage de vivre tout ce qu’il était possible de vivre à tes côtés. Je te remercie d’avoir croisé ma route et d’y avoir fait une halte, quelle que fût sa durée. Je ne t’oublierai pas, parce que je n’ai pas à t’oublier : à un moment du temps, nous n’avons fait qu’un seul et cet instant-ci est vivant à tout jamais. Il n’y a plus de manque, il n’y a plus d’absence, il n’y a plus rien d’autre qu’un pour l’éternité.

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