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Présent d'espoir

C'était dans le salon d'une grande maison perdue au milieu des arbres roussis par l'automne, vous savez, un tableau a priori banal, une cheminée où flambe la bûche rentrée le matin même, des chaises apportées des pièces voisines disposées en arc de cercle autour de trois pupitres et d'un impossible piano électronique. Du billard, juste à côté, parviennent des bribes de phrases musicales, de rares paroles et quelques chuchotements ponctués de brefs éclats de rire. Nicole ne veut pas que l'on parle de son anniversaire, mais elle a généreusement choisi de faire à ses invités le précieux cadeau d'une heure de musique. Le salon s'est doucement empli de gens de tous âges, les conversations moutonnent encore dans la lumière déclinante de la fin d'après-midi, six heures sonnent à la pendulette, le silence se fait lentement. Et ils arrivent.

Ingrid à la flûte, Anne-Lise au violon, Étienne à la contrebasse, Pierre-Yves au piano, totalisent-ils quatre-vingts ans à eux quatre ? Ce n'est même pas certain, mais dès le Trio du méconnu Johannes Matthias Sperger (1750-1812) qu'ils ont choisi en ouverture, c'est l'évidence d'une déjà belle maturité qui s'impose à tous. D'ailleurs, la composition même du programme qu'ils proposent dénote la finesse de leur approche ; faire précéder une œuvre romantique par une composition de style « galant » permet, tout en faisant sentir le lien qui existe entre la musique des XVIIIe et XIXe siècles, de ménager, en la préservant de tout phénomène de saturation, une véritable progression à l'émotion. Dès le second morceau, les Variations sur Trockne Blumen de Schubert, pour flûte et piano, elle est montée d'un cran. Tout près de moi, une respiration qui tente de contenir un sanglot. Je sais, cher Henri-Pierre, que depuis qu'un certain disque réunissant Anne Gastinel et Claire Désert est entré dans ta vie, l'univers de Franz te parle de plus en plus intimement.

Après une détente mozartienne, le voici d'ailleurs qui revient ; il s'agit, cette fois, de la Sonate pour violon et piano en la mineur, œuvre d'un Schubert de 19 ans, amoureux de Therese Grob qu'il ne pourra pas épouser, dont le premier mouvement, empreint d'une tension douloureuse, débordant de tendresse inassouvie et de désespérance rageuse, est entré en moi de façon définitive et ne m'a guère quitté depuis sa découverte, il y a tout juste une semaine. Charles me faisait remarquer, sourire en coin, le lendemain : « Je t'ai observé durant le concert, quelle impassibilité ! » Tu vois, cher jardinier, nous nous ressemblons au moins sur un point : nos émotions restent invisibles pour l'extérieur. Te moqueras-tu de moi si j'avoue ici qu'en rédigeant ces lignes avec Schubert et mes souvenirs pour compagnons, j'ai dû m'arrêter à deux ou trois reprises parce qu'embué je ne voyais plus rien de ce que j'écrivais ?

Ce que les quatre jeunes musiciens ne savent pas, c'est qu'au-delà de la grande qualité de leur prestation, saluée comme il se doit, leur enthousiasme a été un baume, un démenti impeccablement asséné à ceux qui estiment que rien de bon ne peut sortir d'une jeunesse abrutie par la violence des jeux vidéo, la stupidité de la télévision, le matérialisme de la société. Pour peu qu'elle soit encouragée, la relève est bel et bien là et, n'en déplaise aux assis qui ne songent qu'à conserver les privilèges qui, estiment-ils, les placent au-dessus du lot commun, la vigueur et l'humilité de ces jeunes pousses pourraient autoriser à rêver d'une magnifique floraison.
Anne-Lise, Étienne, Ingrid, Pierre-Yves, soyez doublement remerciés. En nous faisant partager avec un véritable talent cette musique que l'on prétend, à tort, élitiste, vous nous l'avez offerte comme si elle avait été composée pour chacun d'entre nous et nous avez apporté, en même temps que du plaisir, de l'espoir.

Accompagnement musical :

Franz SCHUBERT (1797-1828),
Sonate pour violon et piano en la mineur
, opus 137 n°2, D. 385 (1816) :
1er mouvement : Allegro moderato.

Andrew MANZE, violon Pierre Pacherele, 1834.
Richard EGARR, pianoforte Salvatore Lagrassa, c.1815.

Sonates pour violon et piano (D. 384, 385, 408 et 574). 1 CD Harmonia Mundi HMU 907445.

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