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La dernière image


Karl Friedrich SCHINKEL (1781-1841),
Le matin
, 1813.
Huile sur toile, Berlin, Nationalgalerie.

Ce qui doit passer finit toujours par passer.
Les images, elles, s'obstinent à demeurer, souvent, d'ailleurs, plus que nous le souhaitons. Tenter de les chasser s'avère une lutte aussi épuisante que foncièrement dérisoire. On ne se met pas en état de guerre civile contre soi-même sans en subir, tôt ou tard, les conséquences. Plutôt que chercher une illusoire gomme à souvenirs, n'est-il pas préférable d'apprendre à devenir artificier pour être en mesure de désamorcer, avant qu'il ne nous explose à l'âme, ce qui nous revient en mémoire ? Neutraliser pour cesser d'idéaliser ou de noircir, pour pouvoir, au contraire, replacer chaque bribe qui remonte à la surface dans sa juste perspective, pour lui allouer son poids le plus exact. Car ce qui a été vécu ne devrait jamais ni obstruer l'horizon ni nous écraser sous son poids ; c'est nous qui, par manque de maturité ou de courage, ce qui, finalement, revient au même, donnons à notre passé une épaisseur et une importance auxquelles il ne devrait jamais pouvoir prétendre.

Assis en lisière d'un demain dont il est, tous comptes faits, heureux que la substance demeure insaisissable, prendre le temps de laisser affleurer toutes les résurgences qui voudront bien s'inviter. Les envisager sans hâte et sans a priori, accepter de souffrir une dernière fois à leur contact, accepter que leur présence contente une dernière fois l'être tout entier. Faire corps avec elles et les laisser se fondre en soi, sans opposer de résistance.
Souvenir je te prends pour ce que tu es : un moment aboli qui ne reviendra plus. Je suis en paix avec toi, nous ne formons qu'une seule et même entité. Toute dualité évacuée, tu n'es plus ni heureux ni pénible. Je suis toi, tu es moi, ceci est un. Ceci est.
Toutes les images ne forment plus qu'un seul ensemble où ombres et lumières tiennent leur juste place et définissent, chacune pour ce qu'elle est, le paysage singulier qu'est chacun d'entre nous. Un tableau incessamment changeant dont seul notre dernier souffle parviendra à fixer l'aspect définitif en même temps qu'il l'effacera irrémédiablement. Une vie.

Vous êtes-vous déjà posé la question ? Aux portes de la mort, quelle est la dernière image que vous souhaiteriez contempler ?

Accompagnement musical :

Carl Heinrich REINECKE (1824-1910),
Concerto pour piano et orchestre n°3 en ut majeur
, opus 144 (1877) :
2e mouvement : Largo.

Klaus HELLWIG, piano.
Nordwestdeutsche Philharmonie.
Alun FRANCIS, direction.

Concertos pour piano (intégrale). 2 CD CPO 999 239-2.

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