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En fumée

Ceux qui le souhaitent peuvent accompagner leur lecture d'un peu de musique...

Ecole de Notre Dame (XIIe/XIIIe siècle),
Motet-conduit Serena Virginum / Manere.
Ensemble Diabolus in Musica – Antoine GUERBER, direction.
CD : Vox Sonora, édité chez Studio SM (D2673 SM61).

Cathédrale Notre Dame de Paris, novembre 2006

Notre Dame de Paris, fin de matinée dominicale. En pénétrant dans la cathédrale à la nef toute inondée de lumière, c’est l’odeur des fumées d’encens qui accueille le visiteur. La foule qui assiste à l’office est nombreuse et orante, et il y a même, de temps à autre, de la musique, certes quelque peu sulpicienne, mais qui effleure agréablement l’oreille. Cet édifice est, de l’avis général, un lieu où règne une atmosphère particulière; son imposante stature impressionne et incite le badaud à mesurer l’exacte étendue de sa petitesse, mais elle est également un écrin qui accueille quelques œuvres d’art remarquables. De façon totalement subjective, quelques unes seulement seront évoquées dans les lignes qui vont suivre.

Jean-Baptiste Pigalle, Monument funéraire du Comte d'Harcourt, Paris, Cathédrale Notre Dame

La première est le monument funéraire du Comte d’Harcourt, sis dans la chapelle Saint Guillaume, qui frappe par son classicisme mêlé d’influences baroques, assez anachroniques si l’on considère la période à laquelle il fut sculpté (1769-76). Le sculpteur Jean-Baptiste Pigalle (1714-1785), astreint à un cahier des charges très précis dont des extraits sont judicieusement affichés près de l’œuvre, a, en effet, donné un caractère puissamment théâtral à l’ensemble, bien loin de l’esprit tout classique de celui de Colbert, achevé en 1685 et conservé en l’église Saint Eustache. Ce qui frappe dans ce memento mori de pierre, c’est l’accumulation des références picturales, qu’il s’agisse de la médiévale danse macabre suggérée par la Mort tenant un sablier ou le réalisme du cadavre décharné invitant sa femme à le rejoindre, ou de la mise au tombeau, mais également du Jugement dernier, évoqués par le caveau ouvert et la présence de l’Ange gardien, comme si le projet du concepteur de l’œuvre avait été, en dépassant l’évocation de la mort d’un homme, de réaliser une sorte de résumé des images de la Mort. L’effet obtenu est, en tous cas, saisissant.

Lubin Baugin, Vierge de pitié, Paris, Cathédrale Notre Dame

Quasi à l’opposé, tant par sa position que par sa facture, se trouve une très belle Vierge de pitié de Lubin Baugin, qui se distingue à la fois par l’intensité et la sobriété dans l’expression de la douleur. Œuvre réalisée entre 1645 et 1655, elle présente cette scène que d’autres ont rendu de façon plus spectaculaire avec une grande économie de moyens, cet art d’un presque rien extraordinairement émouvant qui semble être une des marques de la maturité du peintre. Ce dernier livre une représentation grignotée par le silence, presque hébétée, à la fois réaliste et abstraite, de la douleur dont l’effusion la plus brûlante se niche dans le non représenté, cette manière de suggérer plutôt que de montrer affirmant la nature absolument indicible du deuil.

Dans un certain nombre de chapelles, le curieux apercevra enfin un certain nombre des fameux mays offerts à Notre Dame par la puissante guilde des orfèvres parisiens. Cette tradition, remontant au début du XVIIe siècle, consistait à faire exécuter par des peintres en voie de reconnaissance un tableau, à l’origine de dimensions modestes, puis de plus grand format, inspiré des Actes des apôtres, livré pour la fête de Notre Dame au mois de mai, d’où son appellation. Quelques-uns des plus grands noms de la peinture française ont eu l’honneur d’être choisis pour effectuer ce travail. On citera, entre autres, Sébastien Bourdon, Laurent de La Hyre ou Jacques Blanchard. Cathédrale Notre Dame de Paris, février 2007

Comment expliquer, alors, que les tableaux qui n’ont pas eu la chance d’être transférés dans la salle qui leur est dédiée au Musée des Beaux-Arts d’Arras soient à ce point laissés à l’abandon et aussi peu mises en valeur ? Pas d’éclairage spécifique, des toiles noircies au point que l’on devine plus qu’on ne voit ce qui y est représenté, presque aucune information sur œuvres : une catastrophe. Il serait urgent que l’Etat, qui est en charge de l’entretien et de la préservation de ce patrimoine, soit alerté par les autorités ecclésiastiques de sa lente mais certaine dégradation, et qu’une action de sauvetage soit entreprise avant qu’il ne soit trop tard pour y remédier.

C’est le cœur alourdi par ce constat au goût épouvantablement amer que l’amateur ressort de Notre Dame. Le soleil de midi ne lui semble subitement plus si éclatant, car comme ce qui s’élève des instruments du culte, au son de l’orgue et porté par les voix des fidèles, c’est tout un pan de son patrimoine, et donc de sa mémoire la plus intime, qui est en train de partir en fumée.

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