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Un Dom du ciel

Ceux qui le désirent peuvent accompagner leur lecture d'un peu de musique.

Gabriel FAURE (1845-1924) & André MESSAGER (1853-1929) :
Messe des Pêcheurs de Villerville (1881), O salutaris (composé par Messager).
La Chapelle Royale, Ensemble Musique Oblique - Philippe HERREWEGHE, direction.
CD : Gabriel FAURE, Requiem (version 1893), Harmonia Mundi (HMC 901292).


Je tiens à remercier tout particulièrement le personnel de l’Office de tourisme du Pays des Abbayes (Senones) pour sa disponibilité et la chaleur de son accueil.

La route des trois abbayes

Lorsqu’on parle des Vosges, les premières images qui viennent à l’esprit sont la fameuse ligne bleue, l’air revigorant des montagnes et les forêts de résineux popularisés au travers de célèbres bonbons balsamiques. Images d’Epinal, ce qui est certes fort à propos, mais occulte néanmoins que ce département recèle d’autres trésors que ses richesses naturelles, et notamment un patrimoine religieux particulièrement intéressant. En trois articles, c’est une flânerie au nord-est du département, dans le massif du Donon, le long de la vallée du Rabodeau, qui vous est proposée, avec pour étapes, Senones, Moyenmoutier et Etival, haltes incontournables sur ce qui constitue la « route des trois abbayes ».
Senones, Eglise abbatiale, février 2007

Autrefois capitale de la principauté de Salm-Salm, état indépendant créé en 1751 et réuni à la France en 1793, Senones est aujourd’hui un paisible village de quelques 3000 habitants. Qui pourrait croire qu’il fut, dans les siècles passés, un véritable centre de rayonnement intellectuel ? C’est pourtant le constat qui s’impose lorsque l’on remonte le cours des siècles. Vers 640 environ, Saint Gondelbert fonde une abbaye bénédictine sur le Rabodeau, et, dès 661, Childéric II (c.650-675), roi d’Austrasie, lui accorde un privilège pour la justice et les finances, faisant ainsi de l’abbé de Senones le seigneur d’un vaste territoire, qui nécessitera, au fil du temps, l’appui de voués pour assurer sa protection. En 1111, c’est un comte de Salm, Hermann II, qui assume cette fonction, établissant ainsi un lien entre sa famille et la région qui durera 682 ans. Senones, Eglise abbatiale, Marie

En 1120, Antoine de Pavie, abbé d’origine italienne, apporte d’importantes modifications au monastère originel : il fait bâtir l’église Saint Pierre, dont ne subsiste aujourd’hui que la tour octogonale, ainsi qu’une église circulaire, la Rotonde, dédiée à Notre Dame, qui a, hélas, été démantelée au début du XVIIIe siècle. En 1571, l’abbaye, florissante, est trahie par ceux qui furent ses protecteurs : les comtes de Salm, Jean IX et Frédéric, ravissent en effet leur pouvoir temporel aux abbés à la suite d’un coup d’état. En 1618, l’abbaye adhère à la congrégation de Saint Vanne et Saint Hydulphe, et se recentre sur sa vocation religieuse en suivant plus strictement la règle de Saint Benoît. Dès la fin du XVIIe siècle, le monastère va, de nouveau, se transformer en vaste chantier de construction, sous l’impulsion de deux de ses plus entreprenants abbés. Dom Alliot (†1715) fait bâtir, de 1708 à 1710 un nouveau cloître, entraînant malheureusement la disparition de la Rotonde, puis Dom Calmet (1672-1757) fait reconstruire le palais abbatial (1730), agrandir la grande cour et la dote d’un bâtiment agricole (1731), édifier le grand chœur de l’église (1742) et, enfin, agrandir la bibliothèque (1749). Dom Calmet

Homme d’une curiosité et d’une culture exceptionnelles, qui avait su, cependant, demeurer humble et ouvert, Dom Calmet pratiquait, outre le latin, le grec et l’hébreu avec habileté. Auteur de Commentaires sur l’Ancien et le Nouveau Testament (1707-16), d’un Dictionnaire de la Bible (1722-28), mais aussi d’une Histoire Universelle, sacrée et profane (1735-47), cet ecclésiastique préféra une retraite studieuse aux honneurs d’une carrière dans le monde que le pape en personne lui offrait. La richesse de la bibliothèque de Senones qu’il avait contribué à augmenter considérablement lui valut même d’accueillir, en 1754, l’illustre Voltaire avec lequel il correspondait depuis quelques années et qui souhaitait profiter de ce trésor pour amender son Histoire Générale. Ce séjour de six semaines sera profitable à l’écrivain, qui en profitera pour « emprunter » à l’Histoire de Calmet de nombreux passages qu’il insèrera ensuite, sans le signaler, dans son Essai sur les mœurs et l’esprit des Nations (1756). Fidèle à lui-même, Voltaire, prompt à mordre la main qui l’a nourri, vilipendera Calmet après sa mort, allant jusqu’à le qualifier d’ « imbécile ». Il est regrettable de constater, toute révérence faite au grand polémiste, à quel point, chez lui, vivacité d’esprit et de cœur peuvent être distincts. Senones, Intérieur de l'église abbatiale

En 1793, après la réunion de la principauté de Salm-Salm à la France, les moines quittent l’abbaye dont les bâtiments, vendus en 1796 comme biens nationaux, sont transformés en usine, entraînant, outre le saccage des jardins, la destruction de la nef et du chœur de l’église abbatiale, sous le prétexte qu’ils gênent l’accès à une faïencerie, et l’installation d’une église provisoire dans le côté est du cloître. C’est à cet emplacement que sera construite, à partir de 1860, l’église de style néo-roman que l’on peut voir aujourd’hui.

Senones, Eglise abbatiale, Tombeau de Dom Calmet

Ce n’est pas faire injure que reconnaître, ainsi que l’admettent ceux qui veillent sur les lieux, que l’abbatiale de Senones ne présente pas le même intérêt architectural que ses sœurs, la baroque Moyenmoutier et la romane Etival, en dehors de la tour octogonale, seule survivante de l’église Saint-Pierre du XIIe siècle. Cependant, la disposition des bâtiments abbatiaux, à la notable exception de l’église, y a été préservée telle qu’elle existait au XVIIIe siècle, ce qui permet d’imaginer le décor qu’a pu connaître Dom Calmet, dont le tombeau, réalisé par Alexandre Falguière, se situe dans une chapelle, à gauche en entrant dans l’abbatiale. Senones, Eglise abbatiale, Fonts baptismaux (détail)

A défaut de lustre, l’atmosphère de l’église est néanmoins touchante en ce qu’il en émane l’expression d’une piété simple et attentive, sans apprêt dans ses manifestations mais solidement enracinée, que l’on pourrait qualifier de terrienne, si ce mot n’était pas quelque peu impropre à qualifier un lieu où il est surtout question du Ciel. Aussi sobre qu’un simple bouquet déposé sur l’autel, ce dépouillement n’est pas sans évoquer ce que l’on devine du caractère de Dom Calmet, dont le refus du paraître et la concentration semble planer sur des lieux que les morsures infligées par le temps et l’activité d’hommes aveuglés par le culte d’un soi-disant progrès lui rendraient sans doute un peu étrangers.
On saluera, pour finir et sans réserves, l’équipe, riche d’envies et de projets, qui s’attache à faire revivre le passé prestigieux de ces lieux où l’esprit est chez lui et ne demande sans doute qu’à souffler de nouveau.

Senones, Eglise abbatiale, Fonts baptismaux (détail)
Pour en savoir plus : Office de tourisme du Pays des Abbayes, 18, place Dom Calmet, 88210 SENONES. Téléphone : 03 29 57 91 03. Site web : www.paysdesabbayes.com

A signaler également :
- l’organisation d’un Festival des Abbayes, entre la fin juin et la mi-août. 5 concerts, à dominante baroque et sacrée, seront donnés en 2007, les 30 juin, 7 et 13 juillet, 11 et 18 août, présentant quelques ensembles de haut vol, tels le Freiburger Barockorchester, le New College Choir d’Oxford et les « voisins » strasbourgeois du Parlement de Musique.
- la tenue, cette année également, de colloques pour célébrer le 250e anniversaire de Dom Calmet.
Des initiatives courageuses, qu’il convient de promouvoir et d’encourager.

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