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L'empire du Milieu

Ceux qui le désirent peuvent accompagner leur lecture d’un peu de musique.

Jean Adam GUILAIN [Johann Adam Wilhelm Freinsberg ?] (fl. 1702-39),
Pièces d’orgue pour le Magnificat (1706), avec plain-chant alterné :
chœur et plein-jeu initiaux de la Suite du Troisième Ton.
André ISOIR, orgue Boizard (1714) de Saint-Michel-en-Thiérache.
Les Demoiselles de Saint-Cyr – Emmanuel MANDRIN, direction.
CD : Quatre suites pour le Magnificat, paru chez Tempéraments (TEM 316012).


Moyenmoutier, Eglise abbatiale, février 2007

Cinq kilomètres à peine séparent l'abbaye de Senones de celle de Moyenmoutier, où nous allons effectuer notre seconde halte. La distance est infime, mais pourtant quelle différence entre le dépouillement presque naïf du premier édifice et le foisonnement du second, qui cache, derrière l’équilibre tout classique de ses formes, un riche ensemble d’œuvres d’époques diverses. Poussons, si vous le voulez bien, la porte de cette église pour écouter l’histoire qu’elle a à nous conter.

Moyenmoutier, Choeur de l'église abbatiale

On doit la fondation, en 671, de l’abbaye bénédictine de Moyenmoutier (Medianum monasterium, le « monastère du milieu ») à Saint Hydulphe, originaire d’Austrasie, plus précisément de l’actuelle Bavière où il serait né vers 612, qui abandonne un poste enviable d’évêque coadjuteur à Trèves pour établir une première cellule monacale sur des terres données par les abbayes de Senones et d’Etival, respectivement fondées vers 640 et vers 660, cette dernière date étant sujette à controverses. Très rapidement, l’aura du moine attire un nombre important de disciples, tant d’ailleurs qu’ils iront essaimer aux alentours, créant de nouvelles cellules monacales. A sa mort, au début du VIIIe siècle (c.707 ?), Saint Hydulphe laisse un monastère florissant, dont le rayonnement va s’accroître jusqu’au début du Xe siècle. En 915, des hordes hongroises dévastent la Lorraine; Moyenmoutier est pillé et incendié, les moines l’abandonnent pour se réfugier dans les montagnes. En 960, sous l’impulsion d’Adalbert, issu de la très influente abbaye de Gorze, le monastère est reconstruit et une des premières écoles de grammaire d’Europe y est ouverte. C’est une nouvelle ère de prospérité qui s’ouvre, et cette richesse attise inévitablement des convoitises. En 1123, le chevalier Hubert de Parroy s’autoproclame protecteur de l’abbaye, mais, au fil du temps, cette protection va se muer en parasitisme sous contrainte, à tel point qu’en 1223, les moines demandent l’intervention du duc de Lorraine pour qu’il les débarrassent du seigneur du lieu, ce qu’il fera au bout d’un siège de 3 mois. Les temps devenant progressivement incertains (les XIVe et XVe siècles sont un période difficile pour l’Europe entière, les effets conjugués de la récession économique, de la peste noire et de la guerre de Cent Ans entraînant une impressionnante chute démographique), l’abbé Jean de Malla fait remparer l’abbaye en 1345, la transformant peu ou prou en place forte.Moyenmoutier, Stalles du transept

A la faveur de la reprise économique, vers le milieu du XVe siècle, le monastère va redevenir florissant, et pas moins de trois princes de Lorraine vont se succéder à sa tête, avides des prébendes qu’il génère. Cette cupidité entraîne, en 1535, la mise en commende de Moyenmoutier, qui est confié à des laïcs pourvus de charges ecclésiastiques mais qui ne sont pas tenus d’honorer les obligations spirituelles liés à leur fonction. Cette décadence va perdurer jusqu’en 1606, année qui voit la nomination à la tête de l’abbaye de Dom Didier de la Cour, fondateur de la congrégation Saint Vanne de Verdun, qu’il va unir à celle de Saint Hydulphe, aboutissant à la création, approuvée par le pape Clément VIII en 1608, de la Congrégation de Saint-Vanne et Saint-Hydulphe, groupant des monastères gouvernés par des supérieurs temporaires et non des abbés élus à vie. Son influence va s'étendre en Lorraine, Champagne, Franche-Comté, et même jusqu’en Bretagne (Redon) au travers de 52 maisons religieuses. Cette profonde réforme va marquer l’apogée de Moyenmoutier, laquelle se prolongera jusqu’à l’aube de la Révolution française. Dom Hyacinthe Alliot va ouvrir, dès 1676, une Académie rassemblant, au sein de l’abbaye, l’élite intellectuelle bénédictine. Ces moines savants vont se consacrer à des recherches dans des domaines aussi variés que l’histoire, la médecine, l’entomologie ou l’archéologie. Lui succède, en 1705, Dom Hubert Belhomme, qui va agrandir considérablement la bibliothèque de Moyenmoutier, laquelle sera riche, à sa mort (1762) de quelques 11000 volumes. Vient ensuite Dom Humbert Barrois, qui confie à Ambroise Pierson, bénédictin architecte de Senones, l’édification d’une nouvelle abbaye, travaux qui seront réalisés entre 1765 et 1776, donnant naissance aux bâtiments que l’on voit encore aujourd’hui. Dom François Maillard, successeur, en 1771, de Dom Humbert Barrois sera le dernier abbé de Moyenmoutier. Il verra peu à peu les effectifs du monastère s’étioler, même si on y assiste encore à des prises d’habit jusqu’en 1788. Quelques mois après la mort, le 2 février 1790, de ce dernier abbé, les moines quittent définitivement le monastère. La picorée qui s’ensuit va durer 3 ans. Déclarée bien national dès septembre 1790, l’intégralité des biens mobiliers est vendue entre février 1791 et mai 1792, à l’exception de la bibliothèque, dispersée entre Saint-Dié, Epinal et Nancy, puis, en 1793, c’est au tour des bâtiments, fors l’abbatiale, attribuée, à sa demande, à la commune, d’être adjugés. Le règne des industriels commencera alors, se soldant par son lot habituel de dégradations : destruction de deux ailes du cloître en 1803, construction d’un mur le long de l’église en 1811, installation, en 1812, d’une blanchisserie de toile de coton, saccage des jardins, entre 1880 et 1920, afin de pouvoir y construire des usines.

Moyenmoutier, Le baptême de Sainte Odile (détail)

Bâtiment de la seconde moitié du XVIIIe siècle, l’abbatiale séduit par ses amples proportions (30 mètres de hauteur, 60 de longueur, 16 de largeur) et son architecture empreinte d’un néoclassicisme serein, laissant pénétrer en ces lieux une belle et douce lumière. Cet édifice dont la sobriété, contrairement à ce qu’en disent les guides touristiques, est très loin de la tension propre au baroque, sert d’écrin à toute une série de petites merveilles, dont une part importante est d’ailleurs classée.
On trouvera tout d’abord, dans le transept surmonté d’une coupole sur pendentif, de superbes stalles datées de 1698. Réalisées en chêne sculpté avec beaucoup d’art, elles offrent de très belles miséricordes représentant des visages, des bas-reliefs représentant les quatre Vertus cardinales, ainsi que deux panneaux à caryatides illustrant la vie de Saint Hydulphe.
Moyenmoutier, Vierge à l'Enfant

Signalons ensuite deux tableaux du XVIIIe siècle, malheureusement peu mis en valeur, représentant l’un, au fond du chœur, la Cène, l’autre, au bout du bas-côté gauche de la nef, le baptême de Sainte Odile par Saint Hydulphe, le reliquaire de ce dernier ayant été judicieusement déposé aux pieds de la toile.
Face à lui, on découvrira une ravissante Vierge à l’Enfant du XVIe siècle, de style rhénan, dont le bois a conservé la polychromie d’origine. Si, curieusement, son socle en forme de quartier de lune évoque une assez rare « Vierge au croissant », c’est surtout l’ineffable sourire échangé entre le divin bambin et sa mère qui retient l’attention, tant le sculpteur anonyme qui a réalisé cette œuvre a su le nimber d’une discrète grâce et d’une simple tendresse.
Moyenmoutier, Tribune d'orgue

Enfin, au dessus de l’entrée jadis réservée aux hôtes de marque de l’abbaye, trône un orgue de 1880, restauré en 1912, qui est la copie conforme de l’ancien orgue réalisé en 1780, déposé et transporté à la cathédrale de Saint-Dié en 1803, où il fut dynamité en 1944. On espère entendre un jour cet impressionnant instrument dans le répertoire adapté à sa facture.

En dépit du temps gris et pluvieux d’une fin d’après-midi de février, l’impression qui s’attarde dans l’esprit, en quittant Moyenmoutier, est celle d’une plénitude nimbée d’une splendide clarté. Et si les proportions de l’abbatiale incitent plus, au fond, à l’émerveillement qu’à la méditation, elles n’en demeurent pas moins génératrices d’un sentiment diffus d’élévation spirituelle teinté non d’effervescence baroque mais plutôt de cette volonté de mesure propre à l’esprit des Lumières, qui, sous l’impulsion de brillants abbés, a sans aucun doute parcouru ces lieux.

Moyenmoutier, Choeur de l'abbatiale
Pour en savoir plus : Office de tourisme du Pays des Abbayes, 18, place Dom Calmet, 88210 SENONES. Téléphone : 03 29 57 91 03. Site web : www.paysdesabbayes.com

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