Mardi 10 Avril 2007
Ecrin de printemps
Par jardinbaroque, Mardi 10 Avril 2007 à 22:04 GMT+2 dans Hors les murs
Bien sûr, j’aurais pu vous proposer ici une visite guidée des lieux, avec dates et anecdotes historiques, considérations architecturales et, bien sûr, religieuses s’agissant d’une abbaye. Il faut dire que celle de Fontevraud est si riche d’histoire(s) que l’option « billet fleuve » pouvait être tout à fait envisageable, ce type même de publication interminable et assommante qui fait que j’ai songé à renommer ce blog Jardinbarbant.
J’ai préféré déposer ici quelques instantanés d’un beau dimanche d’avril, ensoleillé et paisible, où les vénérables bâtiments servent d’arrière-plan à la nature qui s’éveille du sommeil d’un hiver impeccablement discret. La floraison des choux sur fond de réfectoire, l’abeille au travail à l’abri d’un vénérable mur d’enceinte, de modestes et pures étoiles blanches dans les pelouses en contrebas des terrasses de l’abbesse, l’angélique charnue qui prépare la floraison qui marquera sa mort (cette plante imposante est monocarpique), le prieuré Saint Lazare, converti en restaurant, entrevu derrière une myriade d’humbles pâquerettes, l’abbatiale, impressionnante de blancheur majestueuse, aperçue comme un mirage encadré d’herbes folles, de pâquerettes et de boutons d’or, sont autant d’éléments qui rappellent au visiteur attentif l’omniprésence de la nature, sauvage ou domestiquée, dans la vie quotidienne des Hommes du Moyen-Âge.
Si vous faites halte à Fontevraud, ne manquez pas, lors de votre visite, d’aller flâner dans le jardin médiéval reconstitué avec l’aide de la Fondation Yves Rocher, d’après le Capitulaire de Villis dit de Charlemagne (fin du VIIIe ou début du IXe siècle) et les écrits de la mère abbesse Hildegarde von Bingen. En parcourant ses deux parties, l’une en face du réfectoire, l’autre près du prieuré Saint Lazare, vous y croiserez le quotidien des moines et des moniales, et ferez sans doute des découvertes : l’épurge en forme de goupillon, purgatif puissant et dangereux, le merveilleux bleu des fleurs étoilées de la bourrache aux feuilles rêches, la bardane aux bractées crochues qui s’accrochent partout… la nature, dans l’infinie richesse de ses multiples visages.
N’oubliez pas non plus de porter vos pas jusqu’à la pommeraie, derrière le prieuré Saint Lazare, où se trouve le jardinet de méditation que ses créateurs ont réalisé en souvenir de la grande Aliénor, celle d’Aquitaine, dont l’ombre se promène encore dans les lieux où elle mourut au début du printemps 1204. Lieu de repos clos d’osier vif, où s’épanouissent œillets, roses et iris, calme enclave retirée de l’agitation des moniales hier, des touristes aujourd’hui. S’asseoir sur les coussins de pierre et laisser son regard vaguer sans but, c’est un peu s’abstraire du temps durant quelques secondes pour se retrouver à cette époque rude et riche où la prière avait encore un sens.
Si vous avez la chance de parcourir ces allées réchauffées par la douceur du printemps angevin, alors peut-être la modeste chanson anonyme, aux dehors presque trop populaires pour avoir vraiment poussé aux champs, placée en tête de ce billet comme une invite, vous suivra-t-elle :
Or entre mais et la saisons
Alons, alons si pasturrons !
Que les fleurs naissent es buissons en bon gain,
Alons, alons si pasturrons en dotain !
Sonnez Ruben, sonnez Symon !
Alons, alons si pasturrons !
Si faisons coillir aux moutons le fin sain.
Alons, alons si pasturrons en dotain !
Ce qui donne à peu près, dans notre français moderne :
Mai arrive et la belle saison,
Allons, allons faire paître nos bêtes !
Les fleurs naissent aux buissons et foisonnent,
Allons, allons faire paître les bêtes !
Jouez de la musette, Ruben et Simon,
Allons, allons faire paître nos bêtes !
Et faisons s’engraisser nos moutons…
Ce n’est sans doute pas la poésie la plus raffinée que l’on a pu écrire en ce lointain XIIIe siècle, mais que chantent les oiseaux, que brille le soleil sur la blancheur du tuffeau, et ces petits refrains nourrissent l’instant en en faisant sourdre des saveurs oubliées et intemporelles.
La chanson anonyme Or entre mais et la saisons, extraite d’un manuscrit du XIIIe siècle, est interprétée par l’ensemble Diabolus in Musica, dirigé par Antoine GUERBER. Elle est tirée de l’anthologie La Doce accordance, regroupant des chansons de trouvères des XIIe et XIIIe siècles, éditée chez Alpha (A085).




