jardinbaroque

Passé décomposé


Toul, Cathédrale Saint Étienne (XIIIe - XVIe siècles).
Photo : collection personnelle, janvier 2008.

Media vita in morte sumus, quem querimus adiutorem... [« Au cœur de la vie nous sommes dans la mort, nous cherchons en vain qui nous secourra... »]

Pierre,

Il faisait beau et froid lorsque je me suis rendu dans ta ville. Je n'avais pas prévu, au départ, de m'y arrêter, mais tenter de retrouver un peu de ta présence au tournant d'une rue m'est apparu une raison suffisante pour faire un détour. Crois-tu que les édifices peuvent nous parler encore de ceux que le cours du temps a impitoyablement avalés ? J'en suis, pour ma part, convaincu, pour peu que ceux dont les circonstances ont fait les dépositaires de ces témoins du passé continuent à leur accorder les soins qu'ils méritent. Si tu t'arrêtes au pied de la chaire de la cathédrale de Strasbourg en étant un tant soit peu attentif, je suis persuadé que tu entendras, tout comme moi, le vieux Geiler fulminer ses sermons de tonnerre.

Mais c'est de ta cathédrale dont je souhaite te parler, de ce petit chef d'œuvre du gothique flamboyant, flanqué de deux chapelles plus tardives dont l'architecture ne laisse guère de doute quant à l'influence de la Renaissance italienne sur tes terres. Tu serais sans doute surpris, toi qui as connu Toul au temps de sa splendeur, de découvrir le cloître, tout baigné de froidure lorsque j'y ai déambulé, si étrangement désert. Pas une voix, même chuchotée, pas un chant d'oiseau sur les toits des galeries menaçant ruine, juste quelques timides rayons de soleil pour apporter un peu de vie à ce lieu dont le sommeil délabré sent déjà le sépulcre. J'ai gravi en frissonnant les degrés de l'escalier sombre qui mène à la nef, et ce que j'ai découvert en poussant la porte m'a empli de tristesse. Certes, le sentiment d'aspiration verticale constitutive de l'identité des édifices construits à la fin du Moyen-Âge est toujours présent, mais je t'assure que c'est tout ce qui demeure de l'esprit des lieux. La cathédrale est devenue un immense vaisseau vide et muet, une maison dont les pierres se désagrègent lentement et que Celui pour lequel elle a été édifiée semble avoir lui-même abandonnée.

Bien sûr, les échafaudages qui s'y élèvent prouvent que l'on tente de la sauver, car, tu le sais mieux que quiconque, il s'agit là d'un témoignage important de ce que le talent des hommes est en mesure de produire ; mais je te mentirais en t'affirmant que l'on décèle dans ces travaux toute l'urgence que l'état inquiétant du bâtiment requerrait. Lorsque j'ai levé les yeux vers les amis qui m'accompagnaient, j'ai lu sur leur visage le même sentiment de désolation et d'inquiétude qui agitait mon esprit. Tu vois, Pierre, entre une révolution qui laissa le champ libre à la stupidité des iconoclastes, les guerres et leur inévitable cortège de dommages, tous ces torves accès de folie puis toute cette incurie coupable de ceux qu'on peine parfois à nommer hommes, c'est l'œuvre de plusieurs générations de maîtres qui s'est trouvée irrémédiablement abîmée et mise en péril. Certains disent que c'est le tribut à payer pour que s'affirme le règne du progrès ; je pense, pour ma part, que l'ignorance, voire la négation, des racines qui ont fait des hommes ce qu'ils sont aujourd'hui s'apparente plus à la recherche d'un confort aussi lénifiant que turpide qu'à un progrès véritable.

Le même malaise nous a rattrapés en franchissant la porte de l'église Saint Gengoult, pourtant embellie par la caresse du soleil de la fin d'après-midi. Petite sœur de la cathédrale, elle aussi mêle l'ancien et le nouveau, automne du Moyen-Âge, printemps de la Renaissance pour employer des clichés éculés. Mais les pierres du cloître sont noirâtres, son jardinet souillé par les emballages crevés d'une société si bellement moderne, nef et chœur délaissés tiennent plus du cadavre que du vif. Tu aurais sans doute pleuré en découvrant l'état des fresques du transept qui ne sont plus que souvenirs abrasés et difformes que l'on imagine plus qu'on ne les voit. J'ai été ému par les restes d'un petit Saint Sébastien, placés dans une niche qui fut autrefois sans doute richement peinte. La fragile sculpture, usée, noircie, se dégageant sur un fond de couleurs écaillées et ternies qui jadis formaient une scène où l'on devine encore des ailes d'ange, m'a semblé refléter parfaitement l'esprit des lieux, cette évidence non seulement du caractère transitoire de toute chose, mais surtout l'infinie tristesse de l'abandon.

Tu me trouves sans doute épouvantablement sentimental de m'émouvoir ainsi à la pensée de la disparition progressive de quelques cailloux taillés. Si c'est être sentimental que frémir en songeant que, si les moyens du monde dans lequel je vis sont, techniquement, parfaitement capables de refaire à l'identique de tels édifices, ils sont, en revanche, impuissants à en rendre la dimension spirituelle, et considérer ce manque comme une catastrophe, alors, oui, j'accepte cet adjectif qui me convient si peu. Tu sais, Pierre, les bâtisseurs d'aujourd'hui ne sont plus ceux d'hier ; avant, il y avait des maîtres, maintenant, il n'y a que des architectes. C'est ce que je me disais en rejoignant les rues de Toul la désertée, étouffée dans les fortifications édifiées par le piètre Vauban, dont la renommée posthume doit plus au monarque qu'il a servi qu'à ses qualités propres. Du fond de ton éternité, tu te moques sans doute de toutes ces considérations. Puisse donc ton repos persister à n'être pas troublé par le sentiment de désolation qui me hantait encore des heures après avoir quitté ta ville.


Accompagnement musical
 :

Jacobus de KERLE (c.1531/32-1591) :

Media Vita, motet à six voix, extrait de Selectae quaedem cantiones sacrae, compositae per Jacobum de Kerle (Nuremberg, 1571).

Huelgas-Ensemble. Paul van NEVEL, direction.

Da pacem Domine, extraits de messes et motets. 1 CD Harmonia Mundi HMC 901866.

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