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Allée de l'exil


Jacob Peter GOWI (actif entre c.1632 et c.1661),
La chute d'Icare
(d'après Rubens), 1636-1637.
Huile sur toile, Madrid, Musée du Prado.


Tout avait bien commencé pour Johann Rosenmüller (c.1619-1684). Né à Ölsnitz (Saxe), étudiant à Leipzig, il s'y fit rapidement une excellente réputation de musicien. Cette renommée dépassa bientôt le cadre local, car le jeune compositeur se lia d'amitié avec l'archicantor Heinrich Schütz (1585-1672), alors en poste à Dresde, personnalité essentielle du XVIIe siècle allemand. Dès 1651, Rosenmüller occupe les fonctions d'organiste à l'église Saint Nicolas, et, deux ans plus, les autorités de Leipzig lui font savoir qu'ils envisagent de lui confier le poste de cantor de Saint Thomas, dès la mort du titulaire alors en place. En 1655, l'orage éclate. Accusé d'homosexualité, incarcéré, Rosenmüller réussit à s'évader, et se réfugie à Hambourg avant de gagner Venise. Il y restera 25 ans, tout d'abord en qualité de tromboniste à la basilique Saint Marc (1658), puis de compositeur à l'Ospedale de la Pietà (1678). Cependant, dès 1660, les contacts reprennent avec l'Allemagne, où certaines Cours lui demandent des œuvres et lui envoient des élèves. En 1682, Rosenmüller retrouve enfin sa partie et occupe, jusqu'à sa mort, deux ans plus tard, les fonctions de Kapellmeister à Wolfenbüttel.

Si, au début de sa carrière, la musique instrumentale de Rosenmüller est nettement marquée par la manière de l'Europe du Nord (Studenten Music, 1654), son exil vénitien va faire progressivement évoluer son style, qui, après une période d'équilibre entre influences italiennes et allemandes (Sonates de 1667, Venise), va définitivement s'italianiser comme le prouve le recueil de Sonates publié à Nuremberg en 1682. Rosenmüller semble, en effet, vouloir y reprendre à son compte toute une part de la tradition transalpine élaborée depuis le début du XVIIe siècle, en particulier celle de la canzona ; il va ainsi produire des œuvres faisant une place grandissante à des recherches chromatiques complexes ainsi qu'à des exigences croissantes de virtuosité à tous les pupitres. Cette forme de la sonate pour ensemble, déjà passablement passée de mode en Italie alors même que Rosenmüller y compose ses œuvres connaîtra néanmoins, notamment en Autriche, une véritable survivance jusqu'à la fin du XVIIe siècle, tout en s'enrichissant de traits locaux, comme le montrent, par exemple, les œuvres d'Heinrich Ignaz Franz Biber (1644-1704).

Les disques consacrés à Rosenmüller ne sont pas légion et sont d'un intérêt quelquefois discutable. Néanmoins, l'anthologie que proposait, il y a plus de 20 ans, Jordi Savall et ses troupes d'Hespèrion XX a bien vieilli et constitue, à ce jour, la meilleure proposition d'approche de sa musique instrumentale. Les couleurs sont indubitablement aussi belles qu'idiomatiques, les musiciens se montrant aussi à l'aise dans les arabesques virtuoses que dans l'expression de la plus sourde mélancolie (non, la musique vénitienne n'est pas que paillettes et frivolité). Le choix judicieux opéré dans le corpus d'œuvres du compositeur permet, en outre, de se faire une bonne idée de son évolution stylistique. Un album très recommandable.

Johann ROSENMÜLLER (c.1619-1684) : Sonate da Camera e Sinfonie (extraits des recueils de 1654, 1667 et 1682).

Hespèrion XX. Jordi SAVALL, viole de gambe et direction.

1 CD Astrée / Naïve ES 9979 (réédition 2002 dans le cadre de l'Édition Savall).


Extrait proposé
 :

Sonata VII en ré mineur (publiée à Nuremberg en 1682).

 
Pour approfondir :

Si Rosenmüller a mis à profit son exil vénitien pour composer des sonates aussi italiennes que celles qu'un autochtone aurait produites, le genre de la sonate pour ensemble n'était pas, pour autant, méconnu en territoires germaniques au XVIIe siècle. Voici, par exemple, un compositeur qui a fait le chemin inverse à celui de Rosenmüller, le véronais Antonio Bertali (1605-1669), entré au service de la cour de Vienne en 1624. Héritier de Dario Castello (actif au début du XVIIe siècle), successeur de Giovanni Valentini (c.1582-1649), sans doute formé lui-même auprès de Giovanni Gabrieli (c.1553-1612), il fait partie de ces compositeurs étrangers qui ont contribué à diffuser massivement l'idiome vénitien au-delà de la lagune. L'anthologie de sonates, conservées dans des manuscrits de Wolfenbüttel et de Kromeriz (où officiera Biber), interprétée par l'ensemble Musica Fiata, dirigé par le cornettiste Roland Wilson, est un festival de sonorités chatoyantes et virtuoses - écoutez la Chaconne - particulièrement réjouissant.

Antonio BERTALI (1605-1669) : Sonate festive. Musica Fiata. Roland WILSON, cornet à bouquin et direction. 1 CD CPO 999 545-2.

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