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Allée étrange


Salvator ROSA (1615-1673),
La fragilité humaine
, c.1656.
Huile sur toile, Cambridge, Fitzwilliam Museum.

La découverte de la musique de Domenico Belli (?-c.1627) entraîne l'auditeur un tant soit peu curieux à désirer en connaître un peu plus sur l'existence de ce compositeur. Il lui faut rapidement se résoudre à n'en savoir presque rien, tant les sources documentaires le concernant sont rares. Il semble que Belli était florentin et ne travailla pas en dehors de la cité même si c'est à Venise, en 1616, que furent publiées les trois œuvres qui nous sont parvenues sous son nom : un Officium defunctorum (Requiem), le Primo libro dell'arie et les cinq intermèdes d'Orfeo dolente. Au service de Côme II de Médicis à la Cour de Florence, il y fit jouer, en 1618, sa fable maritime L'Andromedea (perdue). C'est à peu près tout ; avouez que c'est bien peu.

Pourtant, la musique de Belli apparaît comme un accomplissement, aux deux sens que peut revêtir ce terme. Elle couronne, en effet, plus de trente années de recherches stylistiques menées au sein des camerate florentines, laboratoires qui se proposaient de retrouver la pureté de la musique antique, tout en les menant à un point de non-retour qui implique l'émergence d'un monde nouveau. On assiste ici à une des ces innombrables fins de la Renaissance et à une de ces innumérables éclosions du Baroque, les limites temporelles de ces deux périodes étant suffisamment floues pour permettre des naissances et des morts multiples. Certes, Belli est largement redevable à ses prédécesseurs, qui ont contribué à faire de la monodie accompagnée le fer de lance du nouveau style (stile nuovo), qu'il s'agisse de Vincenzo Galilei (c.1520-1591), Giulio Caccini (1551-1618) ou Jacopo Peri (1561-1633), mais sa hardiesse harmonique, son goût pour les chromatismes exacerbés, son penchant naturel pour l'expression de la douleur le séparent radicalement de ses glorieux devanciers et contemporains, nettement plus soucieux de fluidité harmonique et de beau chant. Si l'on veut chercher une parentèle aux compositions du florentin, c'est plutôt vers le Carlo Gesualdo (1566-1613) du Cinquième Livre de madrigaux (publié en 1611) pour l'atmosphère ou vers Claudio Monteverdi (1567-1643) pour l'audace parfois abrupte de l'invention que l'on devra se tourner. Une part de la musique de Belli reste néanmoins réfractaire à toute tentative de catégorisation ; sa manière profondément singulière, illustrée notamment par sa capacité à larder ses compositions de dissonances non préparées (écoutez la mise en valeur du mot « morte » dans Qui fra mille trofei, à 0'25" et 1'23") et quelquefois non résolues, par la liberté inhabituelle qu'il confère à la basse continue, en fait un marginal, dont l'œuvre, si elle apparaît comme l'aboutissement d'une façon nouvelle de concevoir la musique, n'aura guère de successeurs directs. Du vivant de Belli déjà, c'est à Venise, où officie Monteverdi et à Rome où travaillent Stefano Landi (c.1586/7-1639) et Luigi Rossi (c.1597-1653) que s'élaborent les visages à venir de la musique baroque.

Pour servir les œuvres si particulières de Domenico Belli, il faut des interprètes d'exception. Pour son second disque chez le jeune et alors ambitieux label Alpha, l'équipe formée par Guillemette Laurens (chant) et le Poème Harmonique, dirigée par Vincent Dumestre, qui avait étonné le monde musical par un premier disque consacré à l'obscur et, lui aussi, passionnant Bellerofonte Castaldi (c.1580-1649, Alpha 001) s'illustre par une prestation absolument remarquable. Le chant véhicule l'âpreté des textes avec une liberté et une justesse stupéfiantes, le consort des instruments est d'une beauté et d'une transparence absolues. Un grand moment de théâtre flamboyant et intime à la fois, un travail d'une supérieure intelligence au service d'un répertoire difficile et captivant. Une incontestable réussite.

Domenico BELLI (?-c.1627) : Il nuovo stile (+ Œuvres instrumentales de Buonamente et Allegri).

Guillemette LAURENS, chant.
Le Poème Harmonique. Vincent DUMESTRE, théorbe, guitare baroque & direction.

1 CD Alpha 002.


Extraits proposés
 :

Qui fra mille trofei (Texte anonyme)

Apre l'huomo infelice (Texte du Cavalier Marino)


Pour approfondir :

Presque dix ans après son premier disque consacré à Domenico Belli, Vincent Dumestre récidive en proposant un récital organisé autour de l'Orfeo Dolente, présenté en miroir avec des pièces de Giulio Caccini (Il Rapimento di Cefalo, madrigaux), Claudio Saracini (1586-1649 ?, le madrigal Io moro justifierait à lui seul l'achat du CD) et Cristofano Malvezzi (1543-1599). Le disque, intitulé Firenze 1616, se révèle passionnant, car il permet de comprendre l'évolution du style monodique florentin dans les premières années du XVIIe siècle ainsi que de percevoir toute l'originalité de Belli. La prestation du Poème Harmonique demeure techniquement irréprochable, qu'il s'agisse des chanteurs ou des instrumentistes, et même si d'aucuns ont pu s'émouvoir d'un certain penchant esthétisant qui privilégierait la beauté de la forme, cette manière fonctionne parfaitement ici et donne une anthologie de très haute tenue et tout à fait recommandable.

Firenze 1616 : œuvres de Belli, Caccini, Saracini et Malvezzi. Le Poème Harmonique. Vincent DUMESTRE, théorbe et direction. 1 CD Alpha 120.

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