Par jardinbaroque, Mercredi 16 Avril 2008 à 18:38 GMT+2 dans En tribune
Anthony van DYCK (1599-1641), Autoportrait au tournesol, c.1632. Huile sur toile, collection du
Duc de Westminster.
Il y a du Quichotte dans cet
homme-ci. Ce que l'on distingue de la vie de Tobias Hume
(c.1569/79 ?-1645) au travers des préfaces à ses recueils musicaux, les Musicall
Humors de 1605 et la
Poeticall Musicke de 1607, ainsi que de rares
documents d'archives, laisse entrevoir une vie qui tient du roman picaresque.
Peut-être d'origine écossaise, sa « profession comme [son] éducation [ont]
été les Armes » et il a « consacré [ses] loisirs à la
musique » ; c'est un capitaine qui livre au public ses
« fantaisies personnelles exprimées avec [son] génie propre ». Un
amateur si on l'en croit, ce que remet largement en cause la qualité de ses
compositions. Il est, en revanche, établi qu'en 1629, Hume fut admis à la Charterhouse de
Londres, institution charitable assurant la prise en charge de nécessiteux
ayant atteint l'âge de 60 ans et de bonne réputation. En 1642, il revendique le
grade de colonel dans un placet à la fois polémique et poignant adressé à la Haute cour du Parlement, et
meurt, sans doute pauvre et amer, en avril 1645.
Si le personnage de Tobias Hume
est fascinant et pourrait servir de base à bien des fictions, qu'il a,
d'ailleurs, peut-être largement élaborées lui-même en réécrivant sa propre vie,
sa musique, elle bien réelle, ne l'est pas moins. Ce capitaine emporté et sûr
de sa valeur ouvre, en effet, une ère résolument nouvelle dans l'histoire
musicale anglaise, dominée jusqu'ici par les luthistes. En écrivant
expressément ses Musicall Humors pour viole seule, Hume fait œuvre de
pionnier et, coup d'essai, coup de maître, concurrence, par les capacités
d'invention dont il fait preuve, les meilleurs compositeurs de son temps, tel
John Dowland (1563-1626), qui lui réplique vertement et prend la défense du
luth dans son Pilgrimes Solace de 1612. Vaine précaution ; l'empire
de la viole ne va cesser de grandir jusqu'au XVIIIe siècle. Au-delà
de ses qualités techniques évidentes, la musique de Hume illustre, à son
niveau, la victoire progressive du chant soliste (confié ici à un instrument
proche de la voix humaine) sur les vertiges polyphoniques renaissants, que l'on
peut mettre en parallèle avec les évolutions constatées en Italie dans le
domaine du madrigal et en France dans celui de l'air de Cour. En osant le
pittoresque, les insaisissables changements d'humeur, Hume bâtit un théâtre à
la fois flamboyant et introspectif où se mêlent en un même mouvement allégresse
et mélancolie, grivoiserie et prière ; héritier de l'âge d'or
élisabéthain, il tourne résolument le dos à la Renaissance et s'engage avec la
résolution d'un soldat dans l'ère Baroque.
Pour se familiariser dans des
conditions optimales avec l'univers de Tobias Hume, l'anthologie proposée par
l'équipe réunie autour de la violiste Nima Ben David est proche de l'idéal. En
effet, initiative suffisamment rare pour être saluée, ce disque propose des
extraits non seulement des Musicall Humors mais aussi de la Poeticall Musicke,
alternant, dans la première partie du récital, pièces instrumentales et
vocales. L'interprétation est excellente. Chanteurs et instrumentistes
s'emparent pleinement de la musique et en font saillir tout le caractère et la
saveur, qu'il s'agisse de morceaux d'humeur gaillarde, guerrière, mélancolique
ou mystérieuse. Une réalisation essentielle et réjouissante dans ce répertoire,
dont on regrette que l'exploration ne se soit, du moins pour le moment, pas
poursuivie plus avant.
Tobias HUME
(c.1569/79 ?-1645) : The Passion of Musick (pièces extraites
des recueils de 1605 et 1607).
Pascale BOQUET, luths et théorbe,
Damien GUILLON, haute-contre, Bruno BOTERF, ténor, Ariane MAURETTE et Andréas
LINOS, viole de gambe, Pascal GALLON, luth.
Nima BEN DAVID, viole de gambe et
direction.
1 CD Alpha 061.
Extraits proposés :
Hark, hark (1605)
Fain would I change that note
(1605)
The passion of musick
(1607)
Pour approfondir :
On peut difficilement évoquer
Tobias Hume sans mentionner les deux disques consacrés aux Musicall Humors
par Jordi Savall. Autant le dire d'emblée, ces deux enregistrements que vingt
ans séparent sont absolument essentiels, tant il paraît évident que le maître
catalan nourrit de profondes affinités avec la musique du soldat anglais. Ces
albums sont, à mon sens, essentiels à connaître, en dépit des doublons de l'un
à l'autre, car il s'agit, tout simplement, de moments musicaux d'une
prodigieuse profondeur émotionnelle.
Jardin, lieu intime où l'on cultive patiemment un peu de terre dans l'espoir d'y voir pousser quelque chose.
Baroque, surprise qui attend au détour d'une allée au tracé irrégulier.