Mardi 22 Avril 2008
Allée de la Chapelle
Par jardinbaroque, Mardi 22 Avril 2008 à 16:57 GMT+2 dans En tribune

Philippe de CHAMPAIGNE
(1602-1674),
Portrait d'homme, 1650.
Huile sur toile, Paris, Musée du
Louvre.
Le petit et le grand motet sont souvent regardés comme des formes musicales typiques de ce que l'on appelle le « Grand Siècle » français, cette période où l'inflexible volonté d'un monarque à l'ego démesuré mit l'intégralité des Arts au service de sa glorification. Louis XIV, Versailles, Lully, pompes de circonstances pour magnifier un absolutisme qui laissera la France aussi admirée qu'exsangue. Le compositeur dont il sera aujourd'hui question fait partie de ceux dont le rôle a été décisif dans l'élaboration des canons de la musique sacrée française, lesquels perdureront jusqu'à la fin de l'Ancien Régime. Henry de Thier est né dans la province de Liège vers 1610. Il reçoit sa formation musicale à la basilique Notre Dame de Maastricht, dont il sera nommé organiste en 1629, et à Liège, où l'influence italienne est prépondérante. Il s'installe à Paris vers 1638, est organiste suppléant à l'église Saint Paul en 1640, puis titulaire en 1643. Il obtient ses « lettres de naturalité » en 1647, et c'est désormais sous le nom francisé d'Henry Du Mont qu'il va faire carrière : en 1652, année de la publication de ses Cantica Sacra, il est nommé claveciniste du Duc d'Anjou, puis de la Reine (1660), et obtient en 1663 un des quatre postes de sous-maître de la Chapelle Royale (l'année était divisée en « quartiers », chacun dévolu à un compositeur), qui se réduiront à deux en 1668, occupés à part égales par Du Mont et Pierre Robert (c.1618-1699). Compositeur prolifique, Du Mont compose 69 grands motets (26 conservés) et 130 petits motets (111 conservés), dont la part préservée a été publiée dans divers recueils en 1657, 1663, 1668 et 1681. Évincé de ses fonctions à la Chapelle Royale en 1683, il meurt au début du mois de mai 1684.
Si Du Mont n'a pas, à proprement parler, inventé les formes du petit et du grand motet, son travail a été déterminant pour en fixer l'esthétique, que l'on pourrait qualifier de pré-versaillaise puisque Louis XIV ne s'installe en son château qu'en 1682, réorganisant sa Chapelle au début de 1683 et congédiant de facto un compositeur qui le servait depuis presque vingt ans. L'influence de Du Mont quant à la diffusion du petit motet, dont on peut estimer que les fragments de psaumes mis en musique pour une voix et basse continue publiés dans le recueil de Constantijn Huygens (1596-1687), Pathodia sacra (Paris, 1647), fournissent le prototype, est fondamentale, et l'on peut considérer qu'il est le premier, en France, à avoir donné à cette forme un éclat qui ne se démentira pas jusqu'au siècle suivant. Dans le domaine du grand motet, sa trouvaille majeure est d'avoir réussi à fondre en un tout cohérent l'héritage de la polyphonie franco-flamande et les innovations du motet polychoral concertant développé à Venise à l'aube du XVIIe siècle. Du Mont recourt à tous les moyens à sa disposition pour soutenir et relancer sans cesse l'intérêt de l'auditeur en introduisant, par exemple, des passages en récit ou en dialogue au petit chœur (le grand motet à la française se compose de deux ensembles généralement à cinq voix, divisés en un « grand » et un « petit » chœur), tantôt solistes, tantôt à plusieurs, variant ainsi couleurs et textures en fonction des exigences du texte. Outre ces innovations techniques, son langage musical se caractérise par la remarquable alliance d'un contrepoint à la fois dense et virtuose, d'une fluidité mélodique séduisante et d'une profondeur émotionnelle dont peu de ses contemporains peuvent se targuer. Jamais, chez Du Mont, l'intériorité n'est sacrifiée au profit du décorum, ce qui sera quelquefois le travers du grand motet versaillais tel que nous le connaissons, illustré par Jean-Baptiste Lully (1632-1687), Pascal Colasse (1649-1709) ou Michel Richard de Lalande (1657-1726). Chez Du Mont, c'est une magnifique lumière septentrionale qui, de l'intérieur, irradie la musique et donne au théâtre baroque qui l'anime, en dépit de ses atours italiens, une hauteur songeuse.
Reconnu par ses contemporains et par la postérité immédiate comme un compositeur de tout premier plan, Du Mont a sans doute souffert de la comparaison immédiate avec la facture brillante jusqu'au clinquant de la musique sacrée composée expressément pour Versailles, à laquelle, répétons-le, il ne fut jamais associé. Le disque consacré par l'Ensemble Pierre Robert, dirigé du grand orgue par Frédéric Desenclos, à trois de ses grands motets, auxquels s'ajoutent l'oratorio Dialogus de anima et des pièces d'orgue, est doublement essentiel. Tout d'abord, l'interprétation est aussi idiomatique (ce qui n'est pas toujours le cas d'une autre intéressante anthologie dirigée par Philippe Pierlot pour le label Ricercar, RIC 202) que remarquablement pensée et portée, ensuite les œuvres interprétées ont fait l'objet d'un travail musicologique de premier ordre afin d'éliminer les ajouts parasites de l'édition Ballard (1686) et de restituer, autant que possible, la musique dans l'état le plus proche de l'original (je renvoie le lecteur curieux à la notice détaillée de Jean Duron qui accompagne le disque). Au même titre que l'enregistrement dédié aux petits motets par le même ensemble (Motets pour la messe du roy, Alpha 021), cette parution s'avère un jalon majeur dans la réappréciation du répertoire baroque français, servi, qui plus est, par des artistes dont l'investissement et la sensibilité fait de cette redécouverte une pleine réussite.
Henry DU MONT (c.1610-1684), Grands motets pour la
chapelle de Louis XIV au Louvre.
Ensemble Pierre Robert.
Frédéric DESENCLOS, grand orgue Parizot-Dupont (église Saint Rémy de Dieppe, 1739) & direction.
1 CD Alpha 069.
Extrait proposé :
Ecce iste venit.
Pour approfondir :
Originaire, comme Du Mont, de la province de Liège, Daniel Danielis (1635-1696) a exercé les fonctions de maître de chapelle du duc de Mecklembourg-Güstrow de 1661 à 1681, et, après avoir présenté en vain sa candidature au concours de 1683 qui pourvut la Chapelle Royale de Versailles en sous-maîtres de musique, finit sa carrière en qualité de maître de chapelle de la cathédrale de Vannes. Son œuvre majeure, Caeleste convivium, sur des textes empreints d'exaltation mystique, consiste en onze petits motets à trois voix et basse continue, synthétisant influences italienne, française et allemande. Une musique très contrastée, à la fois souple et rigoureuse, dont se dégage un ineffable sentiment de clarté. L'Ensemble Pierre Robert s'attaque à ce répertoire peu fréquenté avec beaucoup de mordant rythmique et de subtilité rhétorique, permettant à ces petits bijoux d'intimité fervente de révéler toute leur richesse. Un excellent disque.
Daniel DANIELIS : Caeleste
convivium, petits motets. Ensemble Pierre Robert. Frédéric DESENCLOS, grand
orgue et direction. 1 CD Alpha 045.




