Samedi 26 Avril 2008
Allée des amateurs
Par jardinbaroque, Samedi 26 Avril 2008 à 21:38 GMT+2 dans En tribune

Thomas GAINSBOROUGH (1727-1788),
Homme au livre dans un paysage, c.1753.
Huile sur toile, Rochester,
Memorial Art Gallery.
La grande ombre de celui que Corelli appelait Caro Sassone semble n'avoir jamais vraiment cessé de planer sur la musique britannique. La publication, en 1740, des douze concerti grossi formant l'Opus 6 de Haendel (1685-1759), œuvre fondamentale pour tout amateur de musique baroque (à découvrir dans l'excellent enregistrement de The Academy of Ancient Music dirigée par Andrew Manze, 2 CD Harmonia Mundi, HMU 907228.29), suscita une vague d'émulation chez ses collègues compositeurs, d'une conséquence telle que ses effets se feront encore sentir, en Angleterre, au cœur du XXe siècle alors que la forme, typiquement baroque, du concerto grosso était tombée en désuétude partout ailleurs en Europe dès le milieu du XVIIIe siècle. Fils de musiciens de Newcastle upon Tyne, Charles Avison (1709-1770) reçoit sa première éducation musicale au sein de sa famille. En dehors d'un bref séjour londonien au début des années 1730 où il étudie sans doute auprès de Francesco Geminiani (1687-1762), il ne quitte guère, malgré les propositions alléchantes qui lui sont faites, sa ville natale où il occupe, dès 1736, le poste d'organiste à l'église St Nicholas, qu'il conservera jusqu'à sa mort. Parallèlement chargé de l'organisation de concerts par abonnements, dont il prend la direction dès 1738, il va développer, dans ce cadre, une double activité de compositeur, produisant dix opus de musique de chambre et pour orchestre entre 1737 et 1769, et de théoricien, publiant, en 1752, An essay on musical expression, un des premiers traités musicaux en langue anglaise, où il expose ses vues sur l'esthétique musicale et les pratiques interprétatives, tout en prenant ses distances avec Haendel.
A l'écoute du plus célèbre des recueils d'Avison, les Twelve Concerto's in Seven Parts Done from two Books of Lessons for the Harpsichord Composed by Sig. Domenico Scarlatti (« Douze concertos à sept parties élaborés à partir de deux volumes de Leçons pour le clavecin composées par Domenico Scarlatti »), publié en 1744, cette distance doit être relativisée. En effet, outre la forme du Grand Concerto (traduction anglaise littérale du terme italien concerto grosso) dont, à la suite de Geminiani, Haendel fut le propagateur le plus efficace, les deux compositeurs partagent une influence commune de Scarlatti et, plus largement, un style assez proche, parcouru d'influences italianisantes. Mais là où Haendel adresse, sans en faire mention, une révérence nostalgique à Corelli (1653-1713) et conserve également des traces de style français, Avison, lui, les évacue et se place ouvertement sous le seul patronage de Domenico Scarlatti (1685-1757), dont la musique fait l'objet d'un véritable engouement en Angleterre dans les décennies 1740-1750. Opportunisme dicté par des raisons bassement mercantiles ? Il serait naïf de le nier, mais Avison est un trop habile compositeur pour s'en tenir là. Il va, en effet, non seulement adapter, voire transposer, pour orchestre les sonates de son modèle, mais également produire lui-même un certain nombre de mouvements, tout en préservant une unité stylistique parfaite entre ces derniers et ceux qu'il emprunte. Qui plus est, là où Haendel développe, tout au long de l'Opus 6, un langage musical complexe et raffiné, Avison, lui, tend à simplifier le tissu harmonique, afin de permettre au plus grand nombre, amateurs comme professionnels, de prendre plaisir à jouer ses œuvres, ce qui n'est sans doute pas étranger au fait qu'elles se soient maintenues au répertoire jusqu'au milieu du XIXe siècle. Cette simplification, qui aurait pu, dans des mains moins expertes, donner des compositions de faible intérêt va ici, tout au contraire, leur conférer un avant-goût de ce style galant, qui sera popularisé à Londres par, entre autres, Johann Christian Bach (1735-1782) à partir de 1764, voire quelques reflets préclassiques dans certains mouvements lents. Loin de tout provincialisme, Avison s'avère un compositeur passionnant qui amorce la transition entre un monde baroque encore omniprésent mais doucement déclinant et les premiers frémissements du classicisme à venir.
Depuis les années 1970, quelques ensembles, majoritairement britanniques, se sont attachés à interpréter les Concerti grossi d'Avison. Ceux qui ne supportent pas les instruments « d'époque » se tourneront vers le double album enregistré en 1979 par Neville Marriner et son Academy of St Martin in the Fields (Philips), les autres feront fête à celui proposé par Roy Goodman, dirigeant du violon le Brandenburg Consort, réédité depuis peu en collection économique. Certes, on a connu, depuis, des interprétations plus survoltées, notamment sous les archets crépitants du Café Zimmermann (Alpha 031), qui a donné de la moitié du recueil une vision ébouriffante, astringente, dont les partis pris extrêmes, pour enthousiasmants qu'ils soient, ne sont peut-être pas tout à fait historiquement justifiables. Goodman délivre, lui, une vision plus classique et équilibrée, d'un dynamisme réel mais sans excès. Les couleurs de l'ensemble instrumental sont belles et bien mises en valeur, notamment grâce à une direction qui laisse respirer et s'épanouir la musique (lorsque que l'on compare le Largo initial du Concerto n°5 avec la version du Café Zimmermann, toute en angles vifs, on se demande s'il s'agit bien de la même partition), et qui ose même, par instants, s'attendrir, ce qui ne lui sied pas mal. En attendant la version idéale, voici indubitablement la meilleure proposition pour découvrir des œuvres qui méritent bien mieux que l'oubli.
Charles AVISON (1709-1770) :
Concerti grossi, d'après des sonates
de Domenico Scarlatti.
The Brandenburg Consort. Roy GOODMAN, premier violon & direction.
2 CD Hyperion (The English Orpheus, volume 28) CDA 66891/2.
Extraits proposés :
Concerto n°5 en ré mineur :
I. Largo (Avison ?)
Concerto n°6 en ré majeur :
II. Con furia (d'après Scarlatti,
Sonate Kirckpatrick [Kk] 29)
Concerto n°11 en sol majeur :
III. Andante moderato (d'après
Scarlatti, Sonate Kk25)
Concerto n°1 en la majeur :
IV. Allegro (d'après Scarlatti, Sonate Kk26)
Pour approfondir :
Les anthologies consacrées à la musique britannique du XVIIIe siècle ne sont pas légion. La grande ombre de Haendel n'a pas fini de faire de l'ombre à un patrimoine que bien peu d'ensembles osent explorer, sans doute conscients du peu d'écho que leur travail rencontrerait hors de l'Île. Raison de plus pour saluer un enregistrement déjà ancien (1979) où The English Concert et son chef Trevor Pinnock proposent un parcours remarquable, tant du point de vue de l'intérêt documentaire que de l'interprétation. On y retrouvera Avison, mais aussi Arne (1710-1778) et Boyce (1711-1779), ainsi qu'une excellente interprétation du Concerto grosso en ré mineur de Geminiani d'après les Variations sur La Follia de Corelli. Si vous parvenez à trouver ce disque (pour l'anecdote, il m'a fallu beaucoup de patience pour y parvenir), n'hésitez pas un instant : c'est un régal.
A Grand Concert of Musick, œuvres de Stanley, Arne, Boyce, Geminiani,
Hellendaal et Avison. Simon STANDAGE, premier violon solo. The English Concert. Trevor PINNOCK, clavecin
& direction. 1 CD Archiv « Collectio argentea » 437 088-2.




